Architecture

Reconstruire derrière la façade

15 Juin 2021

Réinterpréter un lieu de manière contemporaine tout en préservant son histoire est un véritable défi architectural. Lors de la rénovation d’une ancienne maison, la solution de la «boîte dans la boîte» offre bien des avantages. Elle permet d’accéder au confort de vie moderne tout en conservant l’aspect authentique et historique des façades.

 

@Catherine Gailloud/My Day With. Parution EC1/2016.

À Zermatt, un ancien mazot du XVe siècle entièrement rénové et connecté à un bâtiment neuf par un couloir souterrain. Architecte: Heinz Julen.

 

Le façadisme – technique consistant à démolir un immeuble en ne conservant que sa façade sur rue – trouve aujourd’hui des expressions parentes en milieu rural et alpin. Les façades des mazots, des mayens, des chalets, des granges, des fermes, des maisons en moellons ou pierre de taille constituent un patrimoine bâti de valeur qu’il est important de sauvegarder et de valoriser. Elles jouent un rôle de mémoire. 

 

Pourtant, s’il paraît aujourd’hui crucial de préserver la morphologie extérieure de l’architecture vernaculaire, on considère moins essentiel de maintenir la volumétrie des espaces intérieurs. Les lieux de vie rustiques – souvent petits, bas de plafond, peu éclairés, mal isolés, dépourvus d’équipements sanitaires – ne sont pas toujours faciles à adapter à nos modes de vie contemporains. Il est ainsi devenu courant de détruire totalement les espaces intérieurs des anciennes maisons afin de réhabiliter ces constructions. Dans cette perspective, une solution audacieuse consiste à détacher ces nouveaux espaces de vie des façades d’origine et à leur créer une enveloppe de protection spécifique. C’est le principe de la “boîte dans la boîte” ou de “la maison dans la maison”.

 

Répondre aux impératifs thermiques

 

Le principal problème des rénovations vient en général du manque d’isolation des murs extérieurs. L’application d’un matériau isolant sur les murs depuis l’intérieur constitue une solution tout à fait courante. Elle présente l’avantage de préserver l’aspect authentique des façades.

 

Cependant, isoler un bâtiment depuis l’extérieur s’avère souvent plus efficace pour limiter les ponts thermiques. En effet, dans ce cas, la couche isolante peut recouvrir l’ensemble de la façade – même au niveau des liaisons des murs porteurs avec les planchers des étages – chose impossible avec une isolation réalisée depuis l’intérieur. C’est pour conserver les avantages d’une isolation homogène, tout en préservant l’aspect extérieur d’une bâtisse, que l’on construit bien souvent des maisons derrière les façades originelles des bâtiments.

 

Faire entrer suffisamment de lumière

 

Rehausser les allèges, élargir les ouvertures des fenêtres, créer des baies vitrées perturbent souvent le rythme de composition des façades d’origine, brouillent leur lecture et dégradent leur qualité visuelle. Plusieurs pistes sont dès lors souvent privilégiées. Par exemple, transformer les portes d’origine en portes-fenêtres ou opter pour des meurtrières en verre et de petites embrasures qui peuvent se faire assez discrètes. Dans le cas d’un mazot – dont la particularité est d’être construit par empilement de madriers emboîtés aux angles – des ouvertures peuvent être créées en retirant quelques pièces de bois et en insérant des fenêtres dans les trames du bois. Autre piste: favoriser la circulation de la clarté naturelle à l’intérieur de l’habitat en décloisonnant ou en créant des puits de lumière entre les étages.

 

Établir un projet cohérent

 

Pour les architectes, le principe de “la boîte dans la boîte” ne consiste nullement à établir une dichotomie entre le traitement extérieur et la réorganisation spatiale intérieure. Il ne s’agit pas davantage de traiter les deux enveloppes de la maison comme des entités séparées et indépendantes. Au contraire, l’enjeu est de créer une relation entre ces deux peaux et d’en tirer avantage. 

 

À suivre, deux beaux exemples de rénovation en Valais. Derrière les façades anciennes pittoresques de ces constructions faites de bois et de pierre se cachent des maisons contemporaines confortables.

 

 

La transformation d’une grange traditionnelle en résidence contemporaine

Architecte: Ralph Germann 

Lieu: Valais

 

© Lionel Henriod. Parution EC1/2021

Les fentes originelles dans les murs permettaient d’aérer la grange pour mieux sécher le foin.

 

© Lionel Henriod. Parution EC1/2021

Le puit de lumière au plafond et la large baie vitrée font entrer et circuler la lumière.

 

© Lionel Henriod. Parution EC1/2021

Une extension en bois d’allure minimaliste a été ajoutée.

 

© Lionel Henriod. Parution EC1/2021

 

Datant de 1854, cette propriété familiale se compose d’un bâtiment principal en pierre et, depuis 1950, d’une extension en bois. À l’extérieur, l’imposante façade en pierre dévoile les marques du temps et des précédentes interventions humaines. Mais derrière les murs massifs de cette ancienne bâtisse, l’architecte Ralph Germann a imaginé un foyer lumineux dans le respect du lieu et des matériaux, soulignant le caractère minéral de la construction originale. À l’heure où tout s’expose publiquement, cet espace intime offre une vie à l’abri des regards, et même du panorama environnant. 

 

Tout au long de la journée et des saisons, la lumière naturelle façonne l’espace. Toujours indirecte, elle pénètre par les fentes originelles de la grange. Pour compléter cet éclairage, quatre meurtrières ont été percées dans le toit, faisant entrer une luminosité zénithale. Ce subtil jeu de lumière est travaillé dans les moindres détails. «Il y a quelque chose de musical. La lumière rythme l’espace, vibre en crescendo», apprécie la propriétaire. Riche des souvenirs d’une autre époque, cette maison invite à apprécier le présent plus intensément, au rythme de la nature.

 

 

Une étable centenaire aux façades noircies par le soleil transformée en maison de vacances

Architectes: Marianne Baumgartner et Luca Camponovo

Lieu: Reckingen/VS

 

© Francesca Giovanelli/ Kay von Losoncz. Parution EC1/2020

La façade de la maison, isolée et dotée d’un triple vitrage, a dégagé un espace protégé sous forme d’une loggia où un ancien râtelier à foin sert de porte-manteau.

 

© Francesca Giovanelli/ Kay von Losoncz. Parution EC1/2020

Grâce au vitrage généreux, la loggia s’inscrit naturellement dans la continuité de la pièce.

 

© Francesca Giovanelli/ Kay von Losoncz. Parution EC1/2020

 

© Francesca Giovanelli/ Kay von Losoncz. Parution EC1/2020

Des fenêtres ont été intégrées à fleur de façade dans la structure en madrier existante.

 

La solution innovante qui a remporté tous les suffrages a consisté à conserver l’ancienne enveloppe extérieure de l’étable et à reconstruire une nouvelle maison derrière, comme une «doublure». La doublure en retrait de la nouvelle façade a donné naissance à deux loggias. On pénètre dans la loggia d’entrée par l’ancienne porte du grenier à foin. «En fait, on traverse l’ancienne façade pour pénétrer dans la nouvelle maison», expliquent les architectes. Plus loin, le séjour et la salle à manger s’ouvrent en direction d’une autre loggia où les fenêtres d’origine offrent une vue bucolique et reposante  sur la prairie.

 

Les fondations en pierre de taille ont été renforcées par l’ajout de quatre piliers en béton. Pour les deux étages d’habitation supérieurs, les architectes ont opté pour une construction légère en bois. La façade nord-ouest, avec ses grandes ouvertures servant jadis à rentrer le foin, a été conservée quasiment telle quelle. Partout, les baies vitrées font la part belle à l’environnement. Cette proximité de la nature a été le fil conducteur de la rénovation. 

 

 

 



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