Deco

Esprit 1950 au bord du Léman

08 Oct 2026

Construite en 1958 par les architectes Robert Frei et Christian Hunziker au cœur d’Hermance, cette demeure singulière échappait déjà aux canons rationalistes de son époque. Plus de six décennies plus tard, elle a trouvé une nouvelle voix grâce à l’intervention sensible de l’architecte et décoratrice d’intérieur Laetitia Bich, fondatrice d’Omoro Studio. Les propriétaires, un jeune couple cherchant sa première maison, avaient des doutes sur l’achat en raison de la distribution complexe, des angles multiples et des volumes peu évidents. C’est finalement le regard professionnel de Laetitia Bich qui a révélé le potentiel caché du lieu, en choisissant de valoriser ses particularités plutôt que de les corriger, transformant ce que d’autres auraient vu comme un défaut en un atout majeur du projet. Plus qu’une rénovation, le projet propose un dialogue attentif avec l’existant : les angles et intersections deviennent des moments narratifs dans l’espace.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Dans le salon, canapé et fauteuil Julep par Jonas Wagell pour Tacchini, paire de fauteuils Wassily, Knoll, table basse Maisons du Monde, plafonnier Atelier Areti

 

Une architecture aux lignes singulières

Lorsque Laetitia Bich découvre la maison, ce sont précisément ses angles non conventionnels qui retiennent son attention. Loin des plans orthogonaux rassurants, l’espace s’organise par glissements successifs, révélant les pièces les unes après les autres, dans une relation constante à la lumière et à l’orientation. Là où d’autres auraient cherché à corriger ou à lisser ces singularités, la designer choisit de les embrasser. Les contraintes deviennent matière à projet, les obliques un langage à part entière.

 

Acquise par un jeune couple proche de la designer, la maison donne naissance à une collaboration intuitive, nourrie de confiance et de proximité. Le projet se construit sans geste spectaculaire, dans le respect presque intact de l’organisation d’origine et dans un dialogue prudent avec une architecture qui était déjà inhabituellement expressive pour son contexte. Hormis une extension de la cuisine et l’ajout d’un dressing, la structure est préservée. Refusant l’ouverture totale ou la démolition systématique, Laetitia Bich défend une lecture progressive de l’espace, où le parcours prime sur la vue d’ensemble.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Table Tulip de Knoll, chaises Standard de Vitra et lustre Atelier Areti : une salle à manger épurée où design iconique et lumière sculpturale dialoguent.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Autre vue de la salle à manger vers le bar sur mesure enchâssé dans un pilier. En arrière-plan, la bibliothèque Nuage par Charlotte Perriand, Cassina.

 

Un dialogue entre les époques

L’atmosphère qui s’en dégage semble suspendue hors du temps. Ni nostalgique ni strictement contemporaine, la maison s’inscrit dans un registre « evergreen », fidèle à l’esprit de la fin des années 1950, sans jamais tomber dans la citation littérale. Les références sont nombreuses, mais toujours mesurées : les couleurs des murs s’inspirent des palettes de Le Corbusier, les portes à hublots font écho à Jean Prouvé, un papier peint Fornasetti apporte de l’esprit et de la profondeur graphique, tandis que les chambres font un clin d’œil subtil à la sobriété de Charlotte Perriand, influencée par le Japon. Ailleurs, un carreau Bisazza d’India Mahdavi évoque l’esprit ludique des années 1960, les luminaires de l’Atelier Areti font le lien entre les sensibilités vintage et modernes, et les références de la salle de bain renvoient au duo italien Mercante & Testa. Chaque geste semble délibéré, jamais décoratif pour lui-même.

Les contraintes réglementaires ont également façonné l’identité du lieu. L’obligation de conserver un sol en linoléum noir, d’abord vécue comme une limite, devient finalement un socle puissant. Au fil du temps, il est devenu l’un des éléments caractéristiques de la maison, l’ancrant fermement dans son époque et offrant un contrepoint audacieux à la palette plus douce de textiles, de bois et de pastels. « Ce qui semblait être une contrainte a finalement donné du caractère à la maison », explique Laetitia.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Dans la chambre principale, lit et boiseries sur mesure, plafonnier par Julie Lansom, au mur, dessin de Félix Vallotton.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Détail sur la paire de fauteuils Wassily de Knoll placés devant de fins voilages qui filtrent la lumière.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Clin d’œil aux années 1960 dans la deuxième salle de bain avec les carreaux Pill Cocktail 30, par India Mahdavi pour BISAZZA.

 

Le sur-mesure comme signature

Les éléments fabriqués sur mesure jouent un rôle essentiel, en particulier là où le mobilier standard n’aurait pas répondu à la géométrie du bâtiment. L’exemple le plus emblématique est le bar sur mesure, inséré dans un pilier gênant et anguleux qui semblait auparavant inutilisable. « Au lieu de le considérer comme un problème, je me suis demandé comment il pouvait devenir un atout », explique la designer. Le résultat est une barre sculpturale en miroirs qui brouillent les perceptions, effacent les angles et introduisent une dimension presque ludique à la circulation.

 

Sur les 150 m² de plain-pied, la configuration complexe a guidé chaque choix d’ameublement. Plutôt que d’installer de grandes solutions de rangement, ce sont des meubles et des éléments sur mesure qui répondent aux niches, aux murs diagonaux et aux nombreuses fenêtres. Le mobilier iconique côtoie des objets chinés, des pièces héritées et des choix plus accessibles. Dans le salon, par exemple, on retrouve des pièces emblématiques du design, tels que les fauteuils Wassily édités par Knoll, le canapé Julep dessiné par Jonas Wagell pour Tacchini et la bibliothèque Nuage signée Charlotte Perriand et produite par Cassina.

 

La lumière naturelle, omniprésente, accompagne la course du Soleil d’une pièce à l’autre, renforcée par des voilages, des tapis et le mobilier sur mesure qui apportent chaleur et intimité. Pensée pour évoluer, la maison accompagne les transformations de ses habitants : d’un jeune couple à une famille en devenir. Flexibilité, durabilité et résonance émotionnelle guident chaque décision. Un lieu que l’on habite autant qu’il nous habite, loin du simple contenant neutre.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Les patères Dots par Lars Tornoe pour Muuto apportent une touche ludique.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

Dressing aménagé sur mesure dans une petite chambre.

 

© Ramona Elena Balaban / Living Inside

La lumière traverse le vitrage feuilleté typique des années 1950, diffusant une clarté douce qui souligne les lignes nettes de l’entrée.

 



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