Une maison-paysage à Anvers
À première vue, la maison anversoise du peintre belge Nils Verkaeren ressemble à ces demeures anciennes qui ont traversé les époques en accumulant couches et transformations. Pourtant, derrière ses planchers irréguliers et ses poutres patinées se déploie un espace étonnamment libre, pensé comme une composition en perpétuelle évolution. Pour l’artiste, la maison n’est ni un simple refuge ni un atelier classique: c’est un paysage intérieur, un lieu de circulation des idées et des formes. Avec sa compagne Eva Wuytjens, il a transformé cette vaste demeure du centre d’Anvers en un terrain d’expérimentation domestique où l’architecture, les objets et les œuvres dialoguent avec la même spontanéité que ses peintures réalisées en pleine nature
Grandes plantes, antiquités chinées et tapis marocains composent le décor du salon. La Chill Chair de Zigmund Pront dialogue avec le lustre orange Dikarya par Yves Pauwels pour Falluce.
« Une maison devrait être une composition vivante, comme un jardin ou une peinture », affirme Nils Verkaeren. Une déclaration qui résume parfaitement l’esprit de la demeure qu’il occupe aujourd’hui à Anvers avec sa compagne Eva Wuytjens. Pourtant, posséder une maison n’a jamais été une évidence pour cet artiste habitué à la mobilité. C’est Eva qui ressent le besoin d’un lieu à soi. Le couple envisage d’abord la campagne de la région de la Kempen, d’où elle est originaire. Mais très vite, l’appel de la ville l’emporte. Ils découvrent alors cette maison du centre historique d’Anvers, un bâtiment étrange dont la configuration déroute les visiteurs. Anciennement divisée en multiples petites pièces, elle obligeait à traverser plusieurs espaces sombres avant d’atteindre les pièces de vie.
Le charme du lieu réside justement dans cette complexité. L’origine exacte de la maison reste floue. L’agent immobilier évoquait 1947, mais certains indices racontent une histoire bien plus ancienne : des planchers composés de lames de treize largeurs différentes et des poutres de chêne identiques à celles de la célèbre maison de Rubens située à quelques rues de là. Peut-être la maison a-t-elle été construite à partir de matériaux récupérés. Pour transformer ce labyrinthe en espace habitable, le couple fait appel à leur ami architecte Maarten Tierens. Mais le chantier se révèle tout sauf linéaire. Les plans évoluent constamment, au rythme des idées du peintre. « La rénovation s’est déroulée comme une de mes toiles : un work in progress permanent », reconnaît l’artiste. Les esquisses circulaient entre l’architecte et les propriétaires dans un véritable ping-pong créatif.
Table à manger en Mortex entourée de chaises Thonet. Au mur, deux grands paysages presque abstraits de Nils Verkaeren rappellent Turner.
Dans cette maison historique anversoise, l’ancien et le neuf se confondent au milieu des plantes tropicales et des vinyles.
L’entrée mène à l’espace d’exposition et à l’atelier de Nils Verkaeren. Tapis marocains, antiquités chinées et tabouret Canne-siège en métal tubulaire conçu pour l’Expo universelle de 1958 à Bruxelles.
Aujourd’hui, rien ne laisse deviner cette genèse mouvementée. Derrière l’apparente simplicité des volumes se cachent de nombreuses interventions invisibles : isolation, mise à jour technique, suppression de cloisons. La maison de 370 m² paraît presque intemporelle. L’espace y est volontairement fluide, avec un minimum de mobilier sur mesure afin de préserver la flexibilité des lieux. « Je vois notre maison comme une toile blanche : elle peut évoluer dans toutes les directions. Nous avons voulu conserver des usages aussi ouverts que possible. En limitant au maximum les aménagements sur mesure, nous avons préservé la souplesse de l’intérieur. Si demain nous voulons transformer le salon en vaste salle à manger, rien ne nous y oppose. J’installerais volontiers une baignoire devant la cheminée, si je le pouvais. Pourquoi assigner les pièces à des fonctions prédéfinies ? Une maison devrait être une composition vivante, comme un jardin ou un tableau. »
Cette liberté se retrouve dans l’ameublement. Le couple mêle héritages familiaux – les grands-parents de l’artiste étaient antiquaires – à des pièces contemporaines plus audacieuses, comme la Chill Chair de Zigmund Pront ou le lustre Dikarya d’Yves Pauwels. Œuvres échangées entre artistes, objets choisis et compositions encore mouvantes dessinent un intérieur vivant, où rien ne semble tout à fait arrêté.
Une cuisine sans codes figés : des rideaux remplacent les placards, tandis que des étagères inox mettent en scène des sculptures en céramique.
Autour de la cheminée, chaise longue Chill Chair par Zigmund Pront, fauteuil vintage et tabouret Canne-siège en métal tubulaire laqué lie-de-vin conçu pour l’Expo universelle de 1958.
Si plusieurs toiles de Nils Verkaeren habitent les lieux, l’intérieur n’a pourtant rien d’un atelier intégré à la maison. Verkaeren préfère travailler ailleurs : dans la jungle colombienne, sur un volcan argentin ou dans le désert marocain, où la chaleur peut atteindre cinquante degrés. Ces conditions extrêmes nourrissent son approche instinctive de la peinture. « Le vent peut déchirer ma toile, un orage tropical effacer une composition. Mais ces accidents font partie du processus. »
L’atelier-galerie en double hauteur accueille accrochages, réflexions et moments partagés. Les poutres anciennes remonteraient à l’époque baroque de Rubens.
L’escalier d’atelier en fer, bien que récent, semble d’origine.
La chambre accueille une baignoire îlot, comme une évidence dans cet espace ouvert et lumineux.
Nils prolonge sa peinture sur les murs, enveloppant l’espace de couleurs et de mouvement.
Le grand volume central sert avant tout de lieu de rassemblement. Sous la double hauteur, parmi les grandes plantes, les piles de vinyles, les tapis colorés, les céramiques et les toiles monumentales, médecins, musiciens, botanistes ou artistes se retrouvent pour parler, écouter de la musique, regarder les œuvres et faire circuler les idées.
À l’image de ses tableaux peints face aux éléments, la maison de Nils Verkaeren demeure une œuvre ouverte – un espace où le temps, la lumière et les rencontres continuent de recomposer le paysage intérieur.
Nils Verkaeren et son épouse Eva Wuytjens partagent cette maison historique avec leur chien.








