Architecture

Le hameau des mayens

09 Jan 2018

Le mayen est un joli exercice de style pour tout architecte valaisan qui se respecte. Visite d’un mini resort d’alpage qui ouvre les portes de ce type de construction.

 

“La nature nous a rendu ce que la société nous a confisqué. La complétude”. Extrait des Voies sauvages – un spectacle relatant dernièrement, au Poche de Genève, le parcours d’un alpiniste belge à la conquête des quatre vingt- deux « 4000 » des Alpes – ce morceau de texte a la valeur d’une sentence définitive.

 

C’est en tous les cas le sentiment qui nous habite à l’abri du mayen Olivier, l’un des six bâtiments formant le mini-complexe Anako Lodge, créé en 2016 par l’architecte Olivier Cheseaux sur les hauteurs de La Forclaz, au quasi-fond du val d’Hérens. Tout autour, il y a les mayens Étienne, Joseph, Madeleine, Jean et Henri, tous nommés d’après leurs anciens propriétaires.

 

 

  • © Nicolas Sedlatchek

    Complexe hôtelier Anako lodge dans le Val d’Hérens

  • © Nicolas Sedlatchek

    Mayen Olivier portant le nom de son ancien propriétaire comme le veut la tradition.

  • © Nicolas Sedlatchek

    Aussi contemporaine soit-elle, l’architecture s’affiche en retrait du patrimoine, en le respectant.

  • © Nicolas Sedlatchek

    Chaque lodge s’apparente à un monolithe de béton inséré dans une boîte en bois.

     

  • © Nicolas Sedlatchek

    Les lodges sont des lieux de bien-être, pensés pour les adultes mais aussi pour les enfants. Les espaces sous le toit, mi dortoir mi salle de jeux, leur sont souvent dédiés. Les typologies des mayens diffèrent. Le mayen Etienne propose les communs au rez, la grande baie vitrée cadrant la montagne.

Pierre, premier du nom

 

À une centaine de mètres, on trouve Pierre, le premier de la série des mayens, construit il y a près de douze ans pour sa famille, et première « pierre » d’une idée un peu folle dans l’esprit d’un homme au rêve sacrément perché, architecte parapentiste de son état. On le précise, car c’est de son aile qu’il a découvert le terrain convoité – 1900 m2 en contrebas de La Forclaz – et qu’il a imaginé cette nouvelle forme d’hôtellerie 2.0 où la simplicité est affaire d’authenticité et de vérité.

 

Aujourd’hui encore, il est cet « Icarchitecte » qui continue à voler avec la Tête Blanche ou le Pigne d’Arolla comme horizon de ses ambitions nouvelles. Comme il le raconte, il n’y a pas eu grand chose de facile dans cette entreprise. Le résultat est bluffant, brillant, mélange d’architecture « kubrickienne » et de patrimoine défendu bec et ongles.

 

Chaque mayen, voué à la démolition et racheté par ses soins, a été déconstruit et remonté à l’identique, madrier par madrier. Un casse-tête grandeur nature où pas une pièce ne manque à l’objet d’origine.

 

Ces « tas de bois », comme il les dénomme gentiment, viennent de Nax, d’Évolène et de Vex, villages éparpillés dans le val. Le dernier a à peine parcouru 50 mètres à vol d’oiseau ! Et les déplacements se sont faits au moyen de cordes afin de ne pas marquer les différentes pièces de stigmates contemporains. Difficile dès lors de parler de copie quand on les voit ainsi dans leur jus, car tel était l’enjeu ultime : « Donner l’impression qu’ils ont toujours été là. »

 

Petits espaces, grand bonheur

 

Dans un mayen d’Olivier Cheseaux, on vit comme à la maison. On s’y promène en chaussons ou pieds nus – le contact avec le béton (chauffé au sol généralement) et le bois faisant remonter de vieux souvenirs archéo-mémoriels. Entre le rez et l’étage supérieur, il y a aussi cette transparence, au sens propre comme au figuré, qui vient rendre hommage au bâti d’antan.

 

Si aujourd’hui, la considération est autant volumétrique qu’esthétique, monter les escaliers offre un passage entre deux mondes, mais aussi un regard. Par exemple sur les pierres à souris, ces dalles qui isolent le mayen du sol et qui, historiquement, empêchaient ainsi les rongeurs de venir grignoter les biens intérieurs.

 

Aujourd’hui, les bâtiments semblent n’avoir jamais bougé, ils ne s’affaissent plus, ils sont toujours tournés vers le soleil et suspendus à la pente qu’ils surplombent. Intégrés. Repartis pour un cycle de vie. Une gageure quand on pense que l’un de ces monuments valaisans date de 1773 !

 

La beauté intérieure symbole de richesse extérieure

 

La différence, on le devine, elle se fait à l’intérieur. D’un cube de deux étages où le rez servait généralement d’étable et le premier de grange à foin, Olivier Cheseaux a créé quelques morceaux de paradis retrouvé. La structure est en béton, très monolithique au fond, les salles de bains construites dans le terrain – seule possibilité pour agrandir l’espace sans empiéter sur les surfaces constructibles possibles –, les habillages de bois différents. Du mélèze, très souvent issu du val d’Hérens, du sapin, des panneaux granuleux d’OSB – pour entourer l’escalier hélicoïdal du mayen à Madeleine, notre préféré.

 

Car s’ils sont tous pareils, ces habitats sont également tous un peu différents : studio, appartement pour couple ou famille des plus nombreuse. On emploie volontairement terminologies urbaines, car le citadin est le coeur de cible de ce tourisme « waldenisé », si l’on s’en réfère au mythe de la cabane cher à l’essayiste américain Thoreau.

 

Le complexe hôtelier Anakolodge, ce sont des boîtes en bois, avec lesquelles il s’agissait de s’amuser. Les vaches continuent d’y circuler l’été, manière de montrer que si les usages changent, la tradition est respectée. Les contemporains sont ravis, et les anciens opinent du chef face à un changement qui est affaire de bon sens.

 

Citons Patrick Giromini, dans la publication Raccards, greniers et granges-écuries : Réflexions sur le bâti rural valaisan : « La structure du raccard est à la fois simple, efficace, raffinée et élégante. Ici l’ingéniosité et l’économie des techniques employées pour la construction des ruraux s’expriment au plus haut degré. » Y figure aussi la forme d’hommage rendu aux constructions d’antan par les architectes d’aujourd’hui, par le soin et la justesse de leur rénovation ou transformation.

 

Un chaman comme guide spirituel

 

Appréhender le mayen, quel que soit le nom qu’on lui donne, c’est aussi apprendre de la ligne directrice que s’est fixée Olivier Cheseaux : « La philosophie d’Anako’architecture se fonde sur le respect. Anako est le nom d’un vieil Indien orejone et chaman dont le peuple vivait en harmonie parfaite avec la nature. Ma conception de l’architecture a une mission identique : créer un habitat où le lieu est respecté, épargné et conservé. »

 

Un Indien en Valais qui avoue sans ambages que son objectif est de « vendre du rien, parce qu’on a tout à disposition ». La nature, le silence, le possible… Où l’on rejoint l’apophtegme précité en début d’article, accordé à l’écrivain Laurent Gounelle. « Je n’aime pas ce qui brille en architecture, poursuit l’architecte, je vais à l’essentiel. » Ce qui sort de terre relève du patrimoine, le reste est enterré, tout juste éclairé par des fenêtres qui, du sol, paraissent des abreuvoirs.

 



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