Architecture

Rem Koolhaas, agitateur d’idées

10 Jan 2019

Auteur, organisateur, architecte agitateur d’idées, le Néerlandais Rem Koolhaas continue de se rendre indispensable dans le paysage en mouvement de l’architecture contemporaine.

L’espace Lafayette Anticipations, premier bâtiment réalisé par l’architecte à Paris, vient d’être inauguré et s’ajoute à la liste prestigieuse de ses multiples réalisations. À bien des égards, Rem Koolhaas, fondateur de l’agence OMA (Office for Metropolitan Architecture), peut être considéré comme l’architecte contemporain le plus influent. Outre son œuvre architecturale, il est aussi réputé pour ses écrits et son réseau.

 

© Delfino Sisto Legnani and Marco Cappelletti. Parue dans EC2. 2018

Vue de la tour d'exposition du bâtiment Lafayette Anticipations. Dans cet ancien immeuble industriel en pierre de taille du XIXe siècle, Rem Koolhaas a installé sur trois étages un système inédit qui permet de remodeler l’espace de 49 façons différentes avec des planchers amovibles conçus pour supporter un poids de 500kg/m2.

 

© Fred Ernst. Parue dans EC2/2018

Rem Koolhaas

 

Lorsque Rem Koolhaas a reçu le prestigieux Prix Pritzker en 2000, le jury s’est exprimé de la manière suivante : «Il a démontré à maintes reprises sa capacité et son talent créatif face à des problèmes constructifs apparemment insolubles, avec des solutions brillantes et originales.

Dans chacun de ses projets, il y a une utilisation libre de l’espace, une organisation démocratique des espaces et des fonctions. Alliés à des systèmes de circulation naturelle qui ne créent pas de gêne pour les utilisateurs, ses projets aboutissent à des formes d’architecture nouvelle, sans précédents. Son œuvre concerne autant les idées que les bâtiments. »

L’influence de Koolhaas s’étend cependant bien au-delà de ses bâtiments et ses livres. Cela parce qu’OMA est depuis longtemps une sorte de pépinière des meilleurs nouveaux talents de l’architecture mondiale. Son ancien associé, Joshua Prince-Ramus, qui fut responsable du bureau d’OMA à New York, a créé l’agence REX en 2006.  Winy Maas, l’un des fondateurs de l’agence MVRDV, a pris son envol chez Koolhaas, tout comme l’actuel coqueluche du monde de l’architecture contemporaine, Bjarke Ingels (BIG). L’allemand Ole Scheeren, partenaire d’OMA responsable du bâtiment CCTV à Pékin, a lui aussi créé en 2010 une agence qui est actuellement très en vue.

Zaha Hadid a également été partenaire de Koolhaas avant la création de son agence londonienne. Dans le sillage du grand Néerlandais, d’autres vocations encore ont pu naître ; c’est le cas pour Iwan Baan, le photographe d’architecture contemporaine le plus prisé au monde actuellement. Et si Rotterdam tient une place de choix dans le monde de l’architecture contemporaine c’est aussi, pour beaucoup, en raison de la présence d’OMA sur place depuis 1978.

Même s’il a reçu le Prix Pritzker à titre individuel, Rem Koolhaas a toujours conçu OMA comme un espace collaboratif, qui compte aujourd’hui dix partenaires

Quatre réalisations majeures

 

  • © CCTV/OMA Rem Koolhaas and Ole Scheeren, image courtesy of OMA. Parue dans EC2/2018

    Le quartier général de la China Central Television
    CCTV à Pékin, 2012.

  • @Courtoisie OMA; photographie par Charlie Koolhaas. Parue dans EC2/2018

    De Rotterdam, construit en 2013 sur les quais Wilhelminapier à Rotterdam

  • ©Philippe Ruault, Courtoisie OMA. Parue dans EC2/2018

    La bibliothèque centrale de Seattle (Seattle Central Library) 2004.

  • ©Courtoisie OMA; The Peninsula. Parue dans EC2/2018

    La Bibliothèque Nationale du Qatar, Qatar National Library.

Le siège de la télévision chinoise, terminé en 2012, est une tour double, haute de 234 mètres, offrant une superficie gigantesque de 473 000 m2, et construite en zone sismique. Elle est devenue un bâtiment iconique dans le paysage de plus en plus dense en architecture contemporaine de Pékin. Selon Koolhaas, cette tour « n’aurait pas pu être conçue par les Chinois et n’aurait jamais pu être construite par les Européens. C’est donc par définition une structure hybride », conclut-il avec sa modestie pas toujours apparente.

Plus près de chez eux, Koolhaas et OMA (Kees van Casteren) ont signé De Rotterdam, une « cité verticale » haute de 150 mètres et située sur l’île de Kop van Zuid face au centre-ville. Avec ses 162 000 m2, De Rotterdam est tout simplement le plus grand bâtiment jamais construit aux Pays-Bas. Il comprend trois tours interconnectées intégrant 240 appartements, un hôtel de 278 chambres, un centre de congrès, etc. Depuis l’époque où il a raisonné l’avenir urbain de Lille dans les années 1980 (Euralille), Koolhaas s’est souvent montré en faveur de la densité à travers ses propres réalisations.

À la différence d’un grand nombre de ses contemporains, grands architectes du moment, Rem Koolhaas a bâti nettement moins de musées que de bibliothèques.

À Seattle, sa Central Library (2004) fait preuve d’audace et d’innovation, notamment par sa grande transparence qui permet aux piétons de voir l’activité se déroulant dans le bâtiment depuis l’extérieur. Même si les bibliothèques ont tendance à se diffuser de plus en plus en ligne, celle imaginée par Koolhaas s’attaque à l’idée même de la culture littéraire pour en faire une richesse ouverte à tous et non pas un lieu fermé réservé aux seuls chercheurs. Ici, la lecture se déroule, entre autres, dans le Salon, un vaste espace haut de plus de 15 mètres qui donne sur la 5e Avenue de la ville de l’Ouest américain.

Mais la plus récente bibliothèque de Rem Koolhaas est un très grand bâtiment bas situé au cœur d’Education City, le complexe éducatif et culturel voulu par l’ancien émir du Qatar et son épouse. La Qatar National Library (2017) partage avec son aînée des USA le sens de l’ouverture – ici concentré sur le vaste espace intérieur. Certes, les collections historiques sont présentées dans des espaces en sous-sol, mais ceux-ci sont ouverts à tous, et surtout ouverts sur l’intérieur qui est essentiellement composé d’un seul espace continu. Dans un esprit d’ouverture et de bon rapport avec l’architecture, l’accès à la Qatar National Library est libre pour tous.

Au-delà du bâti

 

©Lester Ali..

Concrete, Alserkal Avenue à Dubai. Un bâtiment destiné à promouvoir des initiatives culturelles dans la région.

 

Peu d’architectes se montrent aussi gourmands en matière d’activités que Koolhaas, y compris au-delà de la construction. En effet, il se consacre également (OMA/AMO) à l’organisation d’expositions, telles que « Elements » à la Biennale de Venise et « Countryside : Future of the World » au Guggenheim de New York. Cette dernière, prévue pour l’automne 2019, prend comme sujet la transformation mondiale du paysage, un domaine largement ignoré par les architectes « citadins » selon le Néerlandais. « Le fait que plus de 50% de la population mondiale habite désormais dans des villes n’est pas une raison pour faire abstraction du paysage, de la campagne. Je me suis longtemps intéressé à l’avenir des villes, mais depuis quelques années je me suis rendu compte de l’énormité du changement qui bouleverse le paysage. Il est particulièrement significatif de présenter cette transformation dans l’un des plus grands musées de l’une des villes les plus denses du monde. »

Des ouvrages best-sellers

En 1978, Rem Koolhaas publie son premier livre important, Delerious New York : A Retroactive Manifesto for Manhattan. Avec ce livre, il inaugure une façon d’aborder l’architecture et l’urbanisme contemporain qui ose reformuler les problématiques avec des noms et des idées choc. Ainsi, dans Delerious New York, il estime que la ville américaine incarne la « phase terminale de la civilisation occidentale ». Il affirme qu’à partir de 1850, Manhattan est devenu « un laboratoire mythique pour l’invention et la mise à l’épreuve d’un style de vie révolutionnaire » qu’il appelle la « Culture de la Congestion. »

Son deuxième livre retentissant, S,M,L,XL, publié en 1995, a été décrit comme un « roman à propos de l’architecture » d’OMA. Réalisé avec le designer canadien Bruce Mau, ce livre organise les projets d’OMA par taille, sur une période de vingt ans. Une bonne partie de la réussite indéniable de l’ouvrage tient certainement à l’alliance entre Koolhaas et Mau, deux figures de la créativité contemporaine. À son talent pour l’architecture, Koolhaas allie un goût certain pour le graphisme et le design.

Koolhaas a été le directeur de la 14e Biennale d’architecture de Venise. Ce qui lui a fourni l’occasion de la publication d’une série de douze brochures intitulée Elements of architecture, portant les noms de divers éléments de l’architecture – par exemple « portes », « fenêtres », ou « toilettes ». Chaque brochure comprend une série de documents – des photos et des textes sans véritable hiérarchie – en rapport avec les différentes formes que peut prendre chacun de ces éléments.

Comme souvent dans ses publications, Koolhaas ose ainsi questionner les véritables bases de l’architecture, et ensuite de l’urbanisme. Constitués en grande partie d’exemples réels exposés à Venise ou de documents historiques, l’exposition et le livre (édité en un seul volume de plus de 2000 pages), donnent plus l’impression d’un inventaire ou d’un dictionnaire du vocabulaire de l’architecture que d’une réflexion spécifique. Ils ne cherchent sans doute pas non plus à être un manifeste. Koolhaas propose aux architectes de recommencer à zéro et de réfléchir au devenir de la profession.

Quant à son livre Project on the City I: Great Leap Forward (2001), réalisé par OMA en collaboration avec le Harvard Graduate School of Design, il prend comme sujet l’étonnante modernisation du delta de la rivière Pearl, de Shenzhen à Guangdong et Hong Kong. À l’époque,  l’auteur imaginait que la région aurait une population de 36 millions d’habitants à l’horizon 2020 (elle a aujourd’hui déjà dépassé les 100 millions). Le propos de cet ouvrage est d’essayer de comprendre les dynamiques d’une urbanisation sans précédent dans l’histoire du monde, qui plus est sans l’aide d’un grand nombre d’architectes, au sens traditionnel du mot. Le co-responsable de ce livre est Ma Qingyun, par ailleurs fondateur de l’agence Chinoise MADA s.p.a.m. et ancien directeur de l’école d’architecture de l’université de la Californie du Sud.

Le deuxième tome de Project on the City, paru en 2001 sous le titre The Harvard Guide to Shopping, pose l’affirmation que le shopping dicte déjà depuis longtemps la forme des villes, devenues des espèces de centres commerciaux à l’échelle démesurée. Koolhaas dit aussi que le shopping est devenu « la dernière et ultime forme d’activité publique ».

POUR TOUT SAVOIR SUR REM KOOLHAAS, CONSULTEZ L’OUVRAGE ELEMENTS OF ARCHITECTURE ÉDITÉ PAR TASCHEN.

 

Elements of architecture Rem Koolhaas

 



Partager cet article