Architecture

La Suisse romande bâtit ses nouveaux paysages urbains

15 Fév 2018

Ça y est : la Suisse romande se remet à construire ! Le mouvement, d’abord lent, prend de la vitesse. Partout, de vastes friches se transforment en chantiers. Surgissent des quartiers entiers, avec espaces publics soignés. Des écoquartiers sont de plus en plus souvent planifiés. L’enthousiasme et l’esprit d’innovation gagnent du terrain. Il faut loger vite et bien. Mais surtout, modeler les nouveaux visages des villes. Et derrière la question de la forme des quartiers et des villes, se profile celle de leur urbanité.

 

Des portions entières de villes surgissent. Un coup d’oeil suffit pour vérifier la vitalité de la construction en Suisse romande : partout chantiers ouverts, grues entrecroisées dans le ciel, circulation difficile. On retrouve l’ivresse constructive du Berlin ou du Zurich des années 1990 et 2000. Mais l’art et la manière diffèrent.

 

Pourtant salué pour son efficacité, le modèle zurichois de la « Stadtentwicklung », ce laboratoire d’idées chargé de fertiliser le développement urbain, de le coordonner et de l’animer auprès des citoyens, n’a guère été repris, sauf à Bienne. Chaque ville romande a adopté ses propres outils pour conduire son évolution.

 

L’élan de construction et d’urbanisation actuel s’explique par une conjonction de facteurs.

L’accroissement de la population, certes, mais surtout la prospérité que connaît la région. Longtemps à la traîne, la Suisse romande s’épanouit, notamment sur ses rives lémaniques. Or, phénomène bien connu, l’argent s’investit volontiers dans la pierre, laquelle suscite aussi un afflux de capitaux venus d’ailleurs. Cette dynamique entretient à son tour la santé économique. De sorte qu’après de longues décennies de latence, les villes romandes s’ébrouent, se densifient, rajeunissent et s’étendent.

 

L’encouragement fédéral aux régions urbaines et aux villes qui se réorganisent, ainsi que le nouveau fonds constitué par Berne pour financer le trafic d’agglomération servent d’aiguillon. La récente évolution de la législation sur l’aménagement du territoire, à la fois cause et conséquence, va dans l’esprit de la densification.

 

Lentement d’abord, puis de plus en plus vite, les anciennes zones industrielles sont passées de la condition de délaissées à celle de ressources pour le développement urbain et de terrains à bâtir très convoités par les investisseurs. Plus gros propriétaire immobilier de Suisse, les CFF ont contribué au processus en accélérant l’exploitation de leurs friches ferroviaires dont ils retirent désormais profit.

 

Les rénovations et les transformations ne se comptent plus, les surélévations d’immeubles se multiplient. De nouveaux équipements importants surgissent de terre ou se préparent : Genève envisage de se doter d’une Cité de la musique ; Lausanne, qui vient de rebâtir son Parlement, repense profondément sa place de la Gare et l’ensemble du quartier qui l’entoure, tout en construisant son Pôle muséal. Mais c’est dans le rattrapage du retard généralisé en matière de logement que réside l’urgence première.

 

À cet égard, Genève vit un moment d’exception. La République qui s’était longtemps montrée circonspecte, qui différait le moment de s’attaquer sérieusement à cette grave pénurie, fait preuve aujourd’hui d’une énergie constructive impressionnante. En 2016, le seuil des 2000 logements livrés par an a été dépassé pour la deuxième année consécutive.

 

©Yves André parue dans EC2/2017

Achevé en 2016, le quartier de Chandieu à Genève

 

L’essor des écoquartiers

 

Si à Genève le mouvement coopératif, traditionnellement faible, se repense et se renforce, un peu partout il gagne un nouveau souffle grâce à l’essor des écoquartiers pour lesquels il constitue une formule tout indiquée. La carte romande des écoquartiers en cours de réalisation ou en projet s’enrichit rapidement. Genève en a planifié une dizaine, dont celui de la Jonction qui s’élève sur le site de l’ancienne friche Artamis. Le premier îlot achevé a été accueilli sans chaleur. C’est que sobriété énergétique, densité et mixité ne sont pas immédiatement synonymes de quartier verdoyant. La qualité urbaine des écoquartiers se précisera dans la durée.

 

Pour l’heure, leurs chantiers, particulièrement ardus à mener, constituent des réservoirs d’innovation actifs dans tous les domaines. Lausanne le prouve dans Métamorphose; ce projet, l’un des plus ambitieux de Suisse, requiert une inventivité continuelle en matière de gestion foncière, d’investissement immobilier et d’engagement des usagers. Sont prévus, déployés sur cinq sites, des équipements sportifs majeurs ainsi que deux écoquartiers, les Plaines-du-Loup et les Prés-de-Vidy, comportant des logements pour 17 000 habitants. Pour construire le patrimoine urbain de demain, il ne suffit pas de concilier raison économique et conscience écologique.

 

Il existe cependant de remarquables réussites, à commencer par le quartier Écoparc de Neuchâtel édifié en pleine friche ferroviaire. Ici, le bureau Bauart, qui a tenu le projet de bout en bout, a fait oeuvre de pionnier en matière d’écoquartier.

 

Peu de transformations urbaines présentent autant d’unité et d’adéquation à leur contexte. D’une grande diversité d’usages – bureaux, écoles, habitations, espaces publics – l’ensemble fourmille de vie. Écoparc offre à l’arrivée en gare une image jeune, nette et contemporaine de la ville.

 

© Yves André parue dans EC2/2017

L’Écoparc de Neuchâtel

 

Dépoussiérage des villes et des périphéries

 

Des exemples d’une telle fraîcheur, d’une telle cohérence, restent pour l’heure exceptionnels. Mais les villes romandes et leurs périphéries procèdent activement à leur dépoussiérage. Ainsi, depuis une quinzaine d’années, les huit communes de l’Ouest lausannois réfléchissent de manière concertée à leur avenir. Elles ont élaboré ensemble une vision globale et détaillée de leur évolution urbaine, résumée en un schéma directeur. En procédant de manière approfondie et coordonnée, et à condition de tenir le cap, elles se donnent les outils d’une mutation réussie. Aussi, lorsque sera accomplie la jonction entre la ville et sa périphérie sur la plateforme de Malley, c’est ce territoire qui offrira à la région lausannoise les meilleures chances d’un développement urbain tructuré, intéressant et d’envergure.

 

Bienne et Sion se sont engagées systématiquement, elles aussi, dans l’aménagement de leur territoire. Ce qui a valu à chacune d’elles le prestigieux Prix Wakker, également décerné aux communes de l’Ouest lausannois.

 

Depuis une vingtaine d’années, et à la faveur d’Expo.02, Bienne s’ouvre au lac, soigne son centre-ville, remet en valeur son patrimoine architectural du XXe siècle et améliore remarquablement ses espaces publics.

 

Sion, quant à elle, s’est dotée d’un projet de territoire très concerté qui confère un rôle clef au paysage. En redonnant prioritairement vie à la ville historique, en repensant et en diversifiant le caractère de ses places, elle rajeunit sa physionomie et se donne un nouvel élan.

 

© G. Bally/Keystone parue dans EC2/2017

La place du Midi réaménagée en vieille-ville de Sion.

 

Fribourg ne se trouve pas en reste et le prouve dans l’exposition actuellement visible, fièrement intitulée « Fribourg bâti ». Les trois grands projets présentés à la population s’inscrivent dans une vision globale de l’aménagement de la ville déterminée par la construction du pont de la Poya.

 

Même s’il existe de beaux exemples de quartiers, les développements en peau de léopard ne sont pas rares, loin s’en faut. Ainsi le quartier des Fiches,au nord de Lausanne, second plus gros chantier de construction de logements en Suisse avec 670 habitations à son programme. Pourvu de commerces, d’espaces administratifs et d’une école, il est composé de parcelles distribuées sur concours à différents bureaux comme autant de tranches d’un gâteau. Bien raccordé aux transports publics, il reste pourtant tourné vers lui-même et comme étranger à la ville, à la manière des fameuses barres d’immeubles d’autrefois.

 

Sait-on encore produire de l’urbain ?

 

Comme à l’époque, la recherche de solutions rapides prédomine. Ce qui n’exclut pas la volonté sincère de produire les conditions d’une urbanité, de favoriser la relation sociale entre habitants qui fonde l’appartenance à une collectivité. On note, dans toutes les transformations urbaines récentes, le recours à cette clef universelle du moment : les espaces publics. L’attention accrue dont ceux-ci bénéficient depuis peu signale un renversement d’attitude, la prise en compte d’autres besoins que celui d’habiter, ce qui est bel et bon.

 

Pourtant la question demeure : sait-on encore produire de l’urbain ? La pierre construite aujourd’hui sera-t-elle en mesure de répondre aux modes de vie et aux usages de la ville de demain ? La perspective à long terme paraît brouillée et de même la capacité prospective, mises au défi l’une et l’autre par une mutation accélérée des échelles spatiales et temporelles, ainsi que des modalités de travail et d’échanges.

 

Tandis que les cités se rénovent et s’étendent en se densifiant, les centres-villes de Suisse romande, instables et désertés parce que manifestement inadaptés, se dessèchent de manière alarmante. Ce qui devrait sonner comme un signal d’alarme. Mais surtout comme une invitation à essayer de comprendre et d’accompagner le changement. À ce titre, les nouveaux chantiers de Suisse romande pourraient devenir autant de laboratoires où imaginer la cité idéale de demain.

 

 



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