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À l’ère de la photographie

06 Sep 2018

Les manifestations photographiques occupent une place grandissante dans le champ de l’art. D’Arles à Vevey, elles questionnent toujours plus le public.

 

La photographie dynamise le champ de l’art et infiltre toutes les catégories culturelles. Le médium mineur à sa naissance est devenu le référent visuel de notre ère. Émancipé de sa seule mission documentaire vers une autre plus fictionnelle, il abreuve aujourd’hui le flux des images déterritorialisées, dupliquées, démultipliées et reconstruites.

 

Outre les connaisseurs, la photographie séduit aussi un public qui hésite encore à s’aventurer sur le territoire de l’art contemporain. En témoigne les Rencontres photographiques d’Arles qui ont lieu jusqu’au 23 septembre.

 

Lily Gavin et Vincent Van Gogh

 

La grande messe de l’image photographique s’inscrit dans la ville muse de Vincent Van Gogh (1853-1890). Les représentations distordues du peintre maudit, qui restituaient à la fois sa subjectivité à la limite du délire et la réalité du paysage, étaient bien au-delà de l’image photographique qui venait à peine de voir le jour de son vivant.

 

Ironie du sort ? Plus d’un siècle plus tard, Lily Gavin (1995), artiste franco-américaine pluridisciplinaire de 22 ans reprend l’univers de Van Gogh dans le champ de la photographie. Sur l’invitation de Julian Schnabel, elle a réalisé un reportage photographique durant le tournage du film À la porte de l’éternité (At Eternity’s Gate, 2017), consacré à Van Gogh.

 

« Digital native », elle a grandi dans un monde marqué par l’omniprésence du numérique. Pourtant, son goût pour la photographie argentique s’est manifesté dès son plus jeune âge. Il en résulte une documentation quotidienne en 35 mm et 120 mm durant huit semaines du monde recréé cinématographiquement de Van Gogh. La série d’images présentée de manière classique à Arles se situe alors au centre d’un faisceau de préoccupations où les grandes catégories de l’image, à savoir la peinture, la photographie et le cinéma, sont convoquées.

 

© Lily Gavin

Lily Gavin, Une histoire avec Vincent

 

L’ adieu à Bobby

 

Comme bien d’autres dispositifs photographiques, heureusement, The Train (également présenté à Arles et sous une forme concentrée au Festival Images 2016) vient contrarier la relation entre un public gourmand de sensations immédiates et des images enclines à se livrer un peu trop vite.

 

Le 8 juin 1968, trois jours après l’assassinat de Robert F. Kennedy, son corps était transporté dans un train funéraire de New York à Washington. Un événement historique présenté selon trois angles.

 

Le premier : un ensemble de photographies couleur prises depuis le train funéraire par Paul Fusco montrent une multitude de personnes alignées le long des rails, endeuillées, rendant un dernier hommage au président assassiné.

 

Le second : une perspective opposée à celle de Fusco, et une mise en abîme, présentant des photographies et des films amateurs réalisés par les spectateurs de l’événement et rassemblés par l’artiste hollandais Rein Jelle Terpstra.

 

Le troisième : dans une projection monumentale, l’artiste français Philippe Parreno propose une reconstitution du voyage funéraire de Robert F. Kennedy. Une façon de montrer, selon l’artiste, le point de vue du mort. L’œil subjectif de la caméra conférant une ambiguïté énigmatique aux images. Comme dans un kaléidoscope, les images visent à produire une sorte de « méta sens » à la fois immédiatement perceptible et libéré de la simple retranscription d’un fait.

 

© Paul Fusco / Danziger Gallery

Paul Fusco/Magnum Photos, sans titre, série RFK Funeral Train, 1968

 

Explosion du cadre

 

Vu sous cet angle, Pixel Forest de Pipilotti Rist n’a plus lieu de surprendre les visiteurs du Parc des ateliers à Arles qui ne verraient pas d’emblée la dimension photographique du dispositif. L’œuvre est constituée de 3000 LED multicolores enveloppées dans des coquilles de résine transparentes fait main, suspendues à des câbles. Au milieu de murs bleus, rappelant les fonds d’effets spéciaux des plateaux de cinéma, le clignotement des LED est orchestré par un programme informatique aléatoire. Les pulsations lumineuses, en évolution constante, sont accompagnées d’une bande-son diffusée sur six enceintes.

 

Le résultat : un paysage sonore qui s’expérimente par le scintillement des LED représentant, selon Pipilotti Rist, la surface d’un écran qui aurait explosé en mille morceaux. L’image vidéo libérée de son cadre de projection classique nous permet de nous déplacer parmi les fragments colorés qui la composent.

 

© Anna Kucera

Pipilotti Rist, Pixel Forest, 2016. Vue de l’installation « Pipilotti Rist: Sip my Ocean », Musée d’art contemporain de Sydney, Australie, 2017. Photo : Anna Kucera.

 

Vevey, sous le signe de l’extravagance

 

Le mariage du médium photographique et de l’art contemporain étant consommé, on s’étonne alors qu’il existe encore tant de festivals dédiés spécifiquement à la photographie…  Le Festival Images Vevey qui a lieu jusqu’au 30 septembre se présente comme la plus grande exposition de photographies en plein air. Mais il vise aussi à évincer – avec une certaine ambiguïté – la question des catégories en s’affichant comme une biennale d’arts visuels.

 

L’ événement, connu pour son parti pris spectaculaire et délibérément orienté vers le grand public (comme il se doit d’une manifestation dans l’espace public) est placé en 2018 sous le signe de l’extravagance. Le visiteur peut y découvrir gratuitement plus d’une soixantaine de projets présentés en intérieur et en extérieur, parfois en format monumental, ainsi que les travaux réalisés grâce au Grand Prix Images Vevey 2017/2018.

 

Les expositions sont pensées sur mesure afin de trouver une adéquation entre l’oeuvre et le lieu de l’exposition, qu’il s’agisse des murs d’un musée, d’une ancienne prison, de façades monumentales ou d’une cabine téléphonique désaffectée.

 

Si la manifestation s’annonce comme une sorte de Disneyland de l’image, c’est aussi malgré tout un rendez-vous pointu. Elle bénéficie en effet d’une crédibilité culturelle car des stars incontestées du monde de l’art et de la photographie y participent.

 

Reste à savoir si dans ce cadre,  l’œuvre (toutes catégories confondues) prend le risque d’être assimilée aux codes du divertissement alors qu’elle était au contraire un des derniers remparts critiques de la société de consommation.  Combler le désir du public d’en « prendre plein les yeux », est-ce tuer les images ou les rendre plus fortes ? La question est posée.

 

Tout le programme du Festival Images Vevey ici.

 

© Robert Fessler

Erwin Wurm, Narrow House Courtesy : Lehmann Maupin Gallery, New York / Galerie Thaddaeus Ropac, Paris, Salzbourg & Londres / König Galerie, Berlin. L’artiste sera présenté au festival Images à Vevey.

 



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