Architecture

Une montagne cinq étoiles

09 Août 2017

Les cabanes d’altitude évoluent. En témoignent les nombreuses réhabilitations qui ont lieu du Mont-Blanc aux Grisons en passant par l’incontournable refuge du Mont-Rose. Décryptage d’un phénomène boule de neige qui voit la montagne s’ornementer de projets de plus en plus pharaoniques.

De la cabane du Mont-Rose, une prouesse architecturale et une réussite énergétique élaborées par l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) en collaboration avec le Club alpin suisse (CAS), l’Université de Lucerne et le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (EMPA), tout a été dit, tout a été vu, tout a été loué avec les félicitations du jury. Car, comme l’annonce le dossier de presse, «ce projet, mis en oeuvre dans une zone exposée située à 2883 mètres d’altitude, au coeur d’un environnement intact offrant des paysages spectaculaires encadrés par les glaciers du Gorner, de Grenz et du Mont-Rose, ouvre la voie à une nouvelle forme de construction alpine de haute altitude».

 

Dans un éditorial consacré à l’architecture en montagne, l’architecte Stefan Cadosh théorise dans le même sens: «La colonisation de l’espace alpin incarne une histoire relativement récente (…). Des hôtels luxueux, qui se dressent fièrement sur les sites jouissant des panoramas les plus spectaculaires, témoignent de l’atmosphère pionnière débridée de cette époque (…). Quoi qu’il en soit, des formes de densification sont nécessaires si nous ne voulons pas que, pour nous qui aimons la montagne, les derniers mètres carrés de paysage soient couverts de constructions.» On pourrait s’inquiéter d’une forme de disneylandisation de la montagne à travers certains exemples comme le «piercing» du Stockhorn, une passerelle de verre et de métal imaginée par le cabinet Brügger permettant d’avoir une vue imprenable sur les Alpes bernoises et les lacs neuchâtelois pour la somme de 50 francs.

 

Refuge du Mont-Rose © Tonatiuh Ambrosetti parue dans Espaces contemporains n°1/2011

Refuge du Mont-Rose

 

Un bastion inexploité

 

Car c’est là que la réflexion devient intéressante. En une paire d’années, la haute montagne, l’un des derniers territoires encore inexploités, est devenue extrêmement recherchée par l’humain en général et l’architecte en particulier.

 

Les villes, plaines et déserts se battent à coups de projets pharaoniques pour affirmer leur place dans un monde définitivement globalisé. La moyenne montagne se mécanise et s’architecturalise avec la même avidité. Que reste-t-il alors comme terrain de jeu aux architectes? La haute montagne, ses contrées où l’air se raréfie, où les paysages sont encore vierges et où le regard permet de voir par-dessus les nuages. Et pour cela, il faut viser haut. Minimum 2500 mètres. Ou voir spectaculaire, comme avec le projet d’hôtel des starchitectes Herzog & de Meuron au-dessus de Davos.

 

Au niveau des refuges de montagne, la liste est longue comme un bâton télescopique. Derrière l’arbre emblématique du Mont-Rose zermattien, les réalisations, achevées ou futures, se bousculent. Au Tessin, la cabane de Corno Gries fait débat avec son architecture ovniesque, en raison d’un toit inversé qui vient se superposer à l’ancienne structure. Dans les Montagnes glaronaises, la Leglerhütte fait en revanche un tabac auprès de tous les amateurs avec son esthétique discrète, moderne mais pas trop. Les Grisons sont naturellement au top dans leurs réalisations tant leur conception de l’architecture semble à tout moment pouvoir se fondre dans l’environnement.

 

Cabane de Corno Gries, Tessin © Silvano Caccia parue dans Espaces contemporains n°1-2011

Cabane de Corno Gries, Tessin

 

Un mal pour un bien

 

Cabane de Moiry, Tschiervahütte, cabane du Trient, de Tracuit, capanna Lischana,  cabane Rambert, autant de lieux emblématiques qui ont ou vont prochainement subir un ravalement de façade et des modifications au niveau de l’agencement intérieur qui, s’ils restent spartiates dans leur esthétique, sont des modèles de fonctionnalité, de raisonnement appliqué à l’environnement immédiat et pas si éloignés d’hôtels dernier cri jouant la carte du minimalisme. Il n’y a qu’à découvrir l’Hôtel Berge imaginé par le designer Nils Holger Moormann dans les Alpes allemandes pour s’en convaincre.

 

Dans la revue «Werk, bauen + wohnen», le journaliste Stéphane de Montmollin notait: «Initialement construites pour s’approcher des sommets dont l’ascension exigeait de longues marches d’approche, les cabanes sont aujourd’hui généralement beaucoup plus accessibles (…). Un environnement hostile s’est rapidement transformé en place de sport pour un large public de randonneurs.» Avant, des cabanes de pierre et des couvertures qui grattaient; aujourd’hui, des refuges high-tech et des duvets remplis de plumes. Avant, des bas-flancs où les alpinistes dormaient en rang d’oignons; aujourd’hui, «de nouvelles typologies de chambres afin que chaque client ait un semblant d’intimité et des rangements personnels».

 

Mais, si l’effet de rajeunissement est indéniablement une réussite à accorder tant à des organismes comme le Club alpin qu’à ses architectes enivrés de hauteurs, il n’est pas certain que ceux-là aient pensé à l’un des effets pervers de cette quête qualitative pour des refuges d’un nouveau type. A savoir que lesdites cabanes allaient devenir elles-mêmes l’aboutissement de randonnées plutôt qu’une étape sur la route d’un sommet, que les «gens» allait se déplacer pour voir ces nouvelles merveilles comme finalement on se rend au Guggenheim de Bilbao. Une sorte de pèlerinage archiculturel associé à un bon bol d’air.

 

  • Cabane de Moiry à Grimentz © Thomas Jantscher parue dans Espaces contemporains n°1-2011

    Cabane de Moiry à Grimentz

  • Cabane de Tracuit à Zinal

    Cabane de Tracuit à Zinal

  • Cabane Rambert à Ovronnaz

    Cabane Rambert à Ovronnaz

La tendance verte

 

C’est que les envies de vert et de blanc, le retour à la nature et le boom de la randonnée en même temps que toutes les tendances liées à un quelconque mouvement «slow» montrent le besoin de notre société pour des bols de respiration de plus en plus fréquents.

 

Dans le cas du CAS, le Club alpin suisse, il faut savoir qu’il s’agit néanmoins avant tout de lutter contre la relative vétusté de leurs abris. Et, dans la plupart des cas, de faire du neuf avec du vieux. Ainsi du projet de la cabane de Moiry, projet des architectes Baserga Mozzetti: «L’édifice existant sera maintenu quasiment intact dans ses éléments structurels tandis que les finitions, les installations et les circulations sont remises à neuf (…). Vieux et nouveau s’opposent dans un dialogue dialectique, manifestant des expressions architectoniques différentes mais complémentaires.»

 

Pour l’architecte Silvano Caccia, la rénovation du Corno Gries est du reste plutôt partie sur la verticale, contrairement à la majorité des nouvelles constructions: ce choix a été fait «pour limiter la surface de la base, défavorable dans des conditions climatiques extrêmes (neige et pluie), mais surtout afin d’éviter un sentiment de promiscuité et de désordre architectural, surtout si à la vieille construction en pierre naturelle se collent de fragiles éléments tels que des parties préfabriquées en bois ou en métal.»

 

Une course à la performance ?

 

Mais il n’était pas dit que nos voisins français allaient laisser toute la place médiatique à la seule cabane du Mont-Rose et du Cervin. En juin 2013, le nouveau refuge du Goûter a ainsi ouvert ses couchages sur les pentes du Mont-Blanc.

Perché à 3817 mètres d’altitude, il se veut également un modèle, aussi bien énergétique qu’environnemental. Une manière de dire une fois revenu sur terre – si on suit les prophéties des ingénieurs et architectes Thomas Büchi et Hervé Dessimoz dans le journal «Libération» – «si on parvient à réaliser à 3800 mètres d’altitude un bâtiment de haute qualité environnementale, on n’aura aucune excuse pour ne pas le faire en plaine».

 

Pour le coup, on pourrait en tirer une sorte de morale de l’arroseur arrosé. Car, à trop vouloir coloniser ces derniers territoires, ceux-là seraient finalement porteurs des nouvelles technologies et philosophies de construction et d’habitat à ramener en plaine. La montagne, définitivement un bol d’air pur…

 

Refuge du Goûter à Saint-Gervais-les-Bains, France

Refuge du Goûter à Saint-Gervais-les-Bains, France

 



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