Design

Chaises-œuvres!

05 Oct 2020

Dans  le domaine artistique, la chaise a été traitée un peu comme une toile blanche, c’est à dire un support pour exprimer une idée, un processus créatif. Voici 10 œuvres qui changent notre perception de cet objet que nous pensons si bien connaitre.

 

La chaise est le meuble le plus banal de notre quotidien, celui qui passe souvent inaperçu sauf au moment même de l’utilisation. Même si presque tous les designers et architectes, au cours de leur carrière, se sont au moins une fois lancé le défi de créer une chaise ergonomique et doté de personnalité.

 

Pour autant, la chaise a fait l’objet d’une multitude de réflexions intellectuelles et de représentations artistiques. La chaise fascine les artistes par les possibilités qu’elle offre en matière de transformation et de détournement.

 

Vidée de son utilité pratique, elle se prête à de multiples expériences et  se pare des connotations individuelles et subjectives de chacun d’entre eux. Dissocier la forme et la fonction de la chaise perturbe et force à la considérer différemment, comme du jamais vu. Elle quitte son statut d’objet utilitaire pour revêtir le costume de l’objet d’art.

 

Nombre d’artistes ont transformé la chaise en déclaration artistique. En voici quelques exemples.

 

N°1. Marcel Duchamp, Bicycle Wheel, 1913

 

 

La Roue de bicyclette, créée à Paris en 1913, est considérée comme la première oeuvre Ready-made de Marcel Duchamp. Il s’agit d’une sculpture composée de deux objets du quotidien fixés l’un à l’autre : une roue de bicyclette à l’envers sur un tabouret. La fonction première des objets est détournée pour composer une œuvre à part entière destinée aux galeries d’art. Posée comme une sculpture sur son socle, la roue prend l’importance d’une statue dressée sur un piédestal et devient œuvre d’art. Ce simple geste de l’artiste bouleverse le statut de l‘objet. L’invention du Ready-made par Marcel Duchamp ouvre une perspective nouvelle et permet aux objets manufacturés (les chaises par exemple) d’entrer dans le champ de l’art.

 

 

N°2. Joseph Beuys, Chaise de graisse, 1964

 

Joseph Beuys Sthul

 

Dans cette sculpture, Joseph Beuys combine l’utilisation d’un élément manufacturé (la chaise) à un élément naturel (la graisse). En bouchant ainsi le siège par ce bloc de graisse moulé, Beuys semble à la fois nous interdire toute assise et, simultanément, désigner la masse d’un corps assis, la graisse mimant le rôle de la chair. On peut comprendre cette œuvre comme la représentation d’un homme réduit à n’être plus qu’un amas de matière informe.

 

N°3. Joseph Kosuth, One and Three Chairs, 1965

 

 

Figure majeure de l’art conceptuel, Joseph Kosuth est aussi l’un des principaux théoriciens de ce mouvement. One and Three Chairs se compose de trois éléments distincts de tailles approximativement égales représentant un seul et même concept. Kosuth met en scène une chaise en bois, une photographie de la chaise et un agrandissement photographique de la définition du mot “chaise” dans le dictionnaire. L’objet se perd parmi ses doubles. L’artiste manifeste notre incapacité à dire ce qu’est réellement une chaise, puisque le terme désigne aussi bien une idée qu’un objet, voire une reproduction de cet objet.

 

N°4. Daniel Spoerri, Le Petit déjeuner de Kichka I, 1960

 

 

Daniel Spoerri réalise de nombreux “tableaux” figés qui sont en réalité les restes d’un repas posés tels quels sur un plateau et recouverts de résine. Ici, il change l’orientation en fixant le plateau et sa chaise au mur, ce qui rend l’ordinaire insolite, le familier complètement irréel. C’est la scène de vie qui devient œuvre d’art. Telle une nature morte, laissée en suspens, abandonnée par son créateur, Le Petit déjeuner de Kichka I questionne sur la temporalité. La chaise -objet-support- se positionne en tant que portrait figé par le temps. 

 

N°5. Philippe Ramette, Lévitation de chaise, 2005

 

 

Depuis une quinzaine d’années, Philippe Ramette développe un travail autour de la conception et la réalisation d’objets, énoncés dans leur relation au corps. Ramette propose ici une chaise entre terre et ciel, figée dans son envol. La chaise échappe à son usage ordinaire et il semble impossible de pouvoir se hisser sur cet objet qui se joue des lois de la gravité. La chaise reste indéfiniment suspendue, bloquée par des cordes qui la retiennent. L’œuvre est en réalité une sculpture en bronze et simule parfaitement les véritables textures et couleurs du bois et de la corde. L’artiste qualifie lui-même ses œuvres de «sculptures photographiques». Elles figurent l’instantané d’un mouvement.

 

N°6. Tadashi Kawamata, Le Passage des Chaises, 1997

 

Tadashi Kawamata, Le Passage des Chaises

 

Tadashi Kawamata est un plasticien d’interventions. Ni sculpteur ni architecte, cet artiste japonais opère dans chacun de ses travaux un passage entre l’art de bâtir et celui de créer des formes en trois dimensions. “Le Passage des chaises” est une installation crée en 1997 dans le cadre du Festival de L’Automne à Paris. Sous le dôme de la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Kawamata a installé une tour de plus de 4000 chaises d’église imbriquées les unes dans les autres. C’est en observant la circulation des personnes d’un bâtiment de l’hôpital à l’autre en traversant la chapelle que cet espace lui est apparu comme un lieu de passage : de la souffrance vers la foi, de la guérison vers le recueillement.

 

N°7. Michel de Broin, Black Whole Conference, 2006

 

 

L’installation consiste en un groupe de chaises fixées les unes aux autres par les pieds, de manière à produire une sphère. Les chaises sont les Popyprop dessinées par Robin Day en 1962. Ces sièges standards de bureau fabriqués à 14 millions d’exemplaires sont des reliquats de l’utopie moderniste qui entendait faire du beau un consensus. Leur mise en scène en forme de planète évoque la globalisation de l’économie terrestre.   Le titre de la sculpture «  Black Whole Conference » fait référence, par homophonie, au phénomène scientifique du trou noir (black hole). L’artiste entendait ainsi dénoncer la stérilité des discussions collectives sur l’avenir du monde.

 

N°8. Daniel Berset, Broken Chair, 1997

 

 

Broken Chair est une sculpture monumentale en bois de l’artiste suisse Daniel Berset réalisée par le charpentier Louis Genève. Elle représente une chaise géante au pied cassé et est exposée sur la Place des Nations, à Genève. Broken Chair est une idée originale et un projet de Paul Vermeulen, cofondateur et directeur de Handicap International Suisse. « Une chaise de plus de 10 mètres de haut avec un pied arraché, installée devant l’entrée des Nations unies, sur la place des Nations » est la commande faite par Paul Vermeulen à l’artiste en octobre 1996. L’objectif était d’obtenir le plus grand nombre possible de signatures des états à la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel. Elle ne devait y rester que trois mois, mais au lieu d’être retirée comme prévu, la sculpture est maintenue en place en raison du succès qu’elle remporte.

 

N°9. Pieke Bergmans, Light Blub (Chair), 2015

 

 

Les œuvres de l’artiste néerlandais Pieke Bergmans se basent sur l’utilisation de matériaux qui se transforment avec la chaleur, comme le verre. L’artiste chauffe la matière et la laisse couler, entortiller, percer et enrober un objet jusqu’au moment où il décide d’arrêter le processus. Le mouvement est donc figé dans un moment précis, ce qui met en évidence la relation et l’interaction entre les matériaux. Dans Light Blub (Chair), qui se trouve dans la collection permanente du Mudac à Lausanne, le verre d’une ampoule coule sur une chaise, de sorte que les deux objets fusionnent en un seul concept. Pour l’artiste le verre de l’ampoule s’apparente à un virus qui transforme l’histoire et les caractéristiques du design par son invasion et son appropriation spatiale de la chaise.

 

N°10. Beta Tank, Taxing Art, 2010

 

 

Beta Tank, studio de création design allemand, a conçu une chaise nommée Taxing Art. Elle est faite de panneaux mobiles, le principe de départ étant de créer une pièce de mobilier à l’extrême limite du fonctionnel, celle-ci basculant alors dans le domaine de l’Art taxé à 7% au lieu de 19% pour du mobilier traditionnel. Une réflexion révélatrice sur l’influence de la fiscalité sur l’innovation, sur la liberté de création, mais aussi un commentaire poignant sur l’incohérence de la classification du gouvernement concernant l’art et le design. La chaise comme œuvre d’art (vidée de son utilité fonctionnel) est moins taxée que le même objet utilisable en tant que chaise. Pourtant, l’objet ne change pas.

 



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