Design

L’aventure du design italien, l’ère de pionniers

10 Août 2017

La botte de l’Europe est aujourd’hui considérée comme la plus grande patrie du design. Pourtant le design italien s’est développé après-guerre dans un contexte hostile, en dehors des institutions et des politiques qui n’ont jamais soutenu l’essor de cette discipline. Sa belle histoire se fonde sur des objets et des styles, mais aussi sur des hommes, des idées et des idéologies. Des fondements culturels essentiels auxquels s’ajoute l’élaboration d’un modèle original de fonctionnement basé sur les petites et moyennes entreprises.

 

Au lendemain des conflits mondiaux, la reconstruction en Italie se fait de manière sauvage. Entre 1950 et 1970, presque quatre millions d’habitations sont construites, de manière élémentaire et sans projets architecturaux, pour aller plus vite. Selon Andrea Branzi, le design italien est le fils naturel des espoirs déçus des architectes qui ont déplacé leurs idéologies vers le champ du design industriel, plus ouvert à la recherche et à l’innovation. C’est une des raisons pour lesquelles, dans les années soixante, la plupart des designers sont des architectes.

 

Dans plusieurs villes italiennes naissent à cette époque des groupes d’avant-garde, composés de jeunes architectes et d’intellectuels: Superstudio, Archizoom, Gufram, Ettore Sottsass, Umberto Eco, Joe Colombo et bien d’autres essaient d’introduire de manière critique le design dans la civilisation du mass market.

 

Ces mouvements extrêmes, à la recherche d’une nouvelle architecture, veulent abattre tout résidu de tradition et redéfinir la métropole par ses objets. Si, en architecture, cette quête ne dépassera pas le stade de l’utopie, l’industrie de l’ameublement quant à elle est prête à mettre en pratique ces expérimentations radicales et provocatrices.Certains des objets révolutionnaires surgis de cette époque sont encore aujourd’hui en production, comme le Sacco de Zanotta, le Cactus ou le Pratone de Gufram.

 

© DR

De gauche à droite: Kar-a-sutra, Mario Bellini, Cassina, 1972. Franco Albini. Téléphone Grillo, Marco Zanuso et Richard Sapper, Sit-Siemens, 1967. Joe Colombo sur le fauteuil Elda. Bloomy, Patricia Urquiola, Moroso, 2004. Andrea Branzi.

 

Le plastique, utopie des années soixante

 

Dans les années trente, Pirelli avait déjà mis au point une matière dérivée du latex, et Marco Zanuso sera l’un des premiers architectes à expérimenter son utilisation dans l’ameublement sur divers projets de sièges avec rembourrages spéciaux, comme les fauteuils Lady ou Martingala. Néanmoins, jusqu’en 1963, la majeure partie du mobilier reste en bois et en métal, avec des rembourrages traditionnels, fruit de techniques de travail artisanales. Mais la croissance des exportations requiert une augmentation de la productivité et le passage à la dimension industrielle.

 

Par ailleurs, on expérimente de nouvelles matières et de nouvelles formes; l’avènement du plastique et des mousses élastiques modifie les habitudes et le panorama visuel. Les freins technologiques disparaissant, les groupes radicaux passent de la théorie à la pratique et les éditeurs se lancent dans de nouvelles techniques de production. Avec un seul jet de mousse en polyuréthane dans un moule en bois très éco-nomique, Gaetano Pesce conçoit la mythique assise UP. Cini Boeri crée Serpentone (1971), canapé monobloc modulable à l’infini sans aucune structure interne.

 

 

Canapé Serpentone, design Cini Boeri en 1971.

 

Les matières artificielles, les fibres chimiques et autres polymères véhiculent pour l’homme moderne un fort message démocratique. Cependant, le choc pétrolier du début des années septante engendrera la crise de tous les produits dérivés et signera le rapide déclin du plastique et de son utopie égalitaire.

 

Design et industrie

 

En Italie, plus que partout ailleurs, on se plonge dans la rénovation et l’invention pour effacer les années de fascisme et tracer les perspectives d’un projet social et démocratique. La revue «Domus» se fait l’écho des projets les plus avant-gardistes, et les jeunes designers font preuve d’une liberté inégalée lors des Triennales de Milan.

 

Mais, pour rendre justice à ce phénomène naissant, il faut souligner le rôle fondamental des entrepreneurs éclairés qui osent prendre des risques et transformer les propositions, même les plus expérimentales, en réalité.

Le rapport étroit entre le designer et le producteur est une des clés du design italien

.                                                                                                                                                         On ne peut ainsi ignorer l’intuition exceptionnelle dont font alors preuve des personnalités telles qu’Aurelio Zanotta, grâce à qui la bizarre assise Mezzadro (1955), siège de tracteur monté sur arbalète, le fauteuil gonflable Blow (1967) ou la table Quaderna (1971) voient le jour.

 

Les liens établis entre les designers et les éditeurs sont basés sur la confiance, et les nouvelles idées se griffonnent sur un coin de table autour d’un verre de vin. Ces relations privilégiées fondées sur l’échange constant d’idées entre l’unité créative et productive sont le coeur même du fonctionnement du système italien. La confiance réciproque engendrée sur le long terme a abouti très souvent à des collaborations capitales et durables, comme celles des frères Cesare et Umberto Cassina avec Gio Ponti et Gaetano Pesce, Maddalena De Padova avec Vico Magistretti, Aurelio Zanotta avec Castiglioni, Ettore Sottsass et Adriano Olivetti.

 

L’âge d’or du design italien correspond à l’époque où Marco Zanuso crée avec Arflex ses pièces maîtresses et où Bruno Danese tisse le lien historique avec Enzo Mari et Bruno Munari.

 

Années quatre-vingt, le nouveau design italien

 

Le cas Danese est un exemple très important dans l’histoire du design italien de la décennie soixante-septante. Il représente l’exemple type de la petite industrie dotée d’une très forte image et qui applique une politique culturelle entre art et design comme le feront successivement le mouvement Memphis d’Ettore Sottsass et le groupe Alchimia d’Alessandro Mendini. Ces laboratoires d’expérimentation produisant des petites séries ou des pièces uniques aboutissent à la création d’objets originaux qui influencent fortement le design en série.

 

Proust, design Alessandro Mendini en 1978, Studio Alchimia/Cappellini.

 

En 1980, Memphis va révolutionner la culture visuelle de la décennie à venir et faire connaître de nouveaux designers, comme Michele De Lucchi ou Denis Santachiara. Selon Andrea Branzi, ces expériences cataloguées sous l’appellation Nuovo Design italiano descendent directement des mouvements radicaux des années soixante, qui voulaient rompre avec la tradition rationaliste précédente. Dans ce cas précis, Alchimia, Memphis ou Zabro, label fondé en 1985 par Aurelio Zanotta pour produire des pièces limitées et uniques, se rapprochent d’un langage plutôt artistique, par leurs références littéraires, symboliques et poétiques.

 

D’un point de vue pragmatique, les besoins primaires étant satisfaits, le marché commence à saturer durant les années quatre-vingt. Il se diversifie et se fragmente. C’est à cette époque que naissent en Italie les premières études de marché sur l’évolution des styles de vie et des tendances. Le marketing gagne de l’importance.

 

Epilogue

 

Fidèle miroir du rapport difficile entre culture, industrie et société en Italie, le design a su se transformer en économie, tout comme la mode, mais contrairement à elle, il peine aujourd’hui à s’imposer face à l’essor de nouvelles terres de design qui, soutenues par leurs politiques et institutions, utilisent les grands moyens pour s’affirmer sur la scène internationale.

 

Si, comme le disait Ettore Sottsass, la modernité réside dans la liberté de la pensée créative, l’Italie doit réagir avec ses capacités et sa culture reconnue dans le monde entier. Toute la question est de savoir si le design italien peut encore trouver un souffle subversif et une autonomie créative vis-à-vis de la logique industrielle dont il est dépendant. Après un léger passage à vide il y a 10 ans, il semble néanmoins qu’une jeune génération de jeunes créatifs comme Formafantasma ou GamFratesi amènent ce renouveau indispensable.

 

 



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