Architecture

L’architecture romande à plein régime

09 Août 2017

La scène architecturale romande s’est étoffée et diversifiée. Haute conjoncture aidant, les professionnels de la génération montante construisent énormément, à la différence de leurs aînés. Et ils ne sont pas trop nombreux, au contraire, tant sont grands les besoins de la région en logements, équipements et infrastructures.

A force de contempler les étoiles, on néglige de regarder autour de soi. Or, depuis une dizaine d’années, sans tumulte ni éclats, sans discours ni manifeste, la scène de l’architecture romande s’est renouvelée; elle s’est étoffée et enrichie de professionnels jeunes, actifs, enthousiastes ne pratiquant ni l’ostentation ni la modestie excessive.

 

A la différence de leurs aînés, victimes de la pénurie des années 1990, et haute conjoncture aidant, ces professionnels construisent énormément: logements de toutes catégories, établissements d’enseignement, bâtiments publics, équipements d’infrastructures les plus divers. Ils aménagent les espaces publics, produisent des études urbanistiques, participent aux réflexions sur le territoire. Ils plongent profondément les bras dans le cambouis.

 

En revanche, on ne les voit jamais proposer des architectures extraordinaires, des formes inouïes, des structures tourmentées. Leurs clients – souvent les pouvoirs publics – n’en voudraient pas. Les architectes romands trouvent plutôt plaisir à réussir de belles implantations, à résoudre de manière habile et élégante des équations spatiales difficiles, à conférer caractère et atmosphère à leurs réalisations. Ils s’aguerrissent dans l’art de la sobriété énergétique, dans la recherche des formules aussi économiques que possible; ils s’intéressent à l’innovation technique, explorent les matériaux, creusent les méthodes alternatives. Par nécessité autant que par goût.

 

Voici pour le profil général. Mais sur cette scène, quelle diversité! C’est justement ce qui fait la spécificité de cette jeune architecture romande qui n’est pas de celles auxquelles on attribue une identité nationale ou régionale au premier coup d’oeil.

 

Maison de la paix à Genève, Ipas Architectes © Gérard Sciboz parue dans Espaces contemporains n°2-2014.

Maison de la paix à Genève, Ipas Architectes

 

Exemples significatifs que l’on découvre lorsqu’on arrive à Genève par le train: l’étincelante et fluide Maison de la Paix par le bureau IPAS (photo ci-dessus) ; la dynamique passerelle de la Paix lancée par-dessus la voie ferrée par Pierre-Alain Dupraz; la résidence pour étudiants, dont le tracé énergique et net épouse la courbe des rails, par Lacroix Chessex. Trois écritures architecturales  distinctes et fortes, trois bâtiments qui convertissent la friche industrielle de Sécheron en quartier et forment la nouvelle porte d’entrée en ville.

 

A Lausanne, les très jeunes Dreier Frenzel démarrent en trombe en gagnant, en 2010, le concours pour un écoquartier genevois de 300 logements dont l’ossature s’élève déjà à la Jonction.

 

En Valais où Bonnard  Woeffray s’affirme de façon originale, un autre tandem, Savioz Fabrizzi, attire l’attention et cumule les prix, Regards 2013, décerné par la SIA, pour la couverture des ruines archéologiques de Saint-Maurice.

 

Gymnase intercantonal de la Broye

Gymnase intercantonal de la Broye

 

A Fribourg, on note l’essor de Boegli Kramp, distingués pour l’important gymnase inter-cantonal de la Broye et pour la maison pour handicapés intellectuels de l’institution La Branche, à la Mollie-Margot.

 

On observe aussi le développement de Bunq, installé à Nyon et à Corsier, fondé par quatre associés en 2006, qui gagne de nombreux concours et s’étoffe régulièrement.

 

On constate également la présence de bureaux engagés dans des voies spécifiques comme ADR, à Genève, qui développe une compétence particulière en architecture des espaces publics. Comme L-Architectes à Lausanne – rare bureau féminin romand avec les jeunes Valaisannes de Schmid + Jimenez – qui s’autofinance à l’occasion et s’applique à travailler à son rythme tout en connaissant une forte croissance.

 

Ensemble d’habitations, quartier de la Violette à Lausanne par L-Architectes.

 

La liste des bureaux de qualité serait fastidieusement longue tant ils se sont multipliés. Pourquoi et comment l’architecture romande fleurit-elle? Parce qu’elle a été très longtemps contenue. Durant les années 1990, les grandes agglomérations alémaniques, Zurich en tête, entament leur mise à jour, exploitent leurs friches industrielles et construisent à tour de bras. Dans le même temps, en région francophone, le développement urbain n’est même pas abordé et le secteur de la construction tourne au ralenti.

 

Un changement progressif survient au cours des années 2000, qui s’accélère après le crash financier de 2007. Confrontés à la grave pénurie de logements, aux sévères déficits en équipements et en infrastructures qui entravent l’essor de la région, disposant aussi de moyens accrus, les pouvoirs publics décident de combler le retard accumulé.

 

L’ouverture des marchés publics, intervenue dans la même période, incite à une politique des concours pour l’attribution des mandats Celle-là devenue systématique et généralisée oblige à une émulation continuelle et contribue à l’élévation de la qualité. Plaçant architectes débutants et chevronnés sur un pied d’égalité, elle donne accès à tous aux grands projets et stimule les débats d’idées. En dix ans, le nombre de concours s’est accru de manière exponentielle, de même les projets ont augmenté en nombre et en taille.

 

Sans surprise, le thème du logement l’emporte sur tous les autres. Il passionne les architectes d’aujourd’hui tout autrement que ceux de l’après-guerre. Pragmatiques et peu formalistes, ils s’attachent surtout à la manière contemporaine d’habiter. En soignant la qualité et en ménageant les budgets- c’est leur forme d’engagement.

 

Mais l’optimisme s’est comme fissuré. Tributaires des commandes publiques qui dépendent, elles, de la santé économique de la région et de la Suisse, les architectes s’interrogent: les projets ne seront-ils pas freinés? Les bureaux pourront-ils encore recruter? Devront-ils eux-mêmes émigrer? L’incertitude règne.

 

 



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