Design

Quelle identité pour le design suisse ?

14 Août 2017

Clarté, lucidité, luxe, voilà peut-être ce qui caractérise le design helvétique et l’identité des produits suisses.

Peut-on qualifier le design suisse de «typique»? Attention, cette question est insidieuse. Comment définir, tout d’abord, ce qui relève du design?

Les motifs du tissu des sièges de nos moyens de transports publics sont-ils du design (oui, sans aucun doute), mais si tel est le cas, s’agit-il de design suisse (j’ignore qui les a conçus)? Et que dire des parapets en métal inoxydable qui ornent nos quais et nos ponts? Dans d’autres pays, ils sont rouillés, fissurés, recouverts de maintes couches de peinture superposées et tout bosselés. Chez nous, ils reluisent en tout temps, inspirent une confiance inaltérable et sont à tout jamais impersonnels. Mais sont-ils pour autant caractéristiques de notre pays?

En partie, oui. Vous aurez noté que je n’apprécie guère l’apparente immuabilité de ce qui est conçu pour durer sans même nécessiter d’entretien. Et pourtant, voilà que je songe aux immuables affiches de nos gares, les jaunes et les blanches, qui – grâce à une impeccable typographie – nous renseignent sans la moindre ambiguïté sur les horaires de départ et d’arrivée de nos trains. Ces affiches sont exemplaires, et tout en écrivant je m’efforce de visualiser les panneaux d’information du même type que l’on trouve à l’étranger, et je n’en trouve aucun d’une qualité comparable.

Oui, les stériles parapets inoxydables et ces affiches tellement utiles qui recensent les horaires des CFF ont bien un point commun: leur ostentatoire froideur, qui me révulse chez les premiers, et qui est justement ce qui donne aux secondes leur souveraine clarté. N’avez-vous pas vous-même maints exemples de ce type à citer?

 

@Hans Hifiker

L'horloge CFF dessiné par Hans Hifiker en 1955, un autre exemple de design qui incarne l'identité visuelle helvétique

 

Il me semble bien qu’il y a là une sorte de paradoxe que l’on retrouve dans bien d’autres aspects du design suisse. Tout y est généralement mûrement réfléchi, ce qui exclut pratiquement toute improvisation. L’improvisation, considérée dans d’autres pays comme l’expression d’un art de vivre, passe en Suisse pour un signe d’impréparation; toute personne contrainte de recourir à l’improvisation est soupçonnée de surmenage.

Cette manière de voir est chez nous largement partagée, que nous soyons Romands, Alémaniques ou Tessinois, et je crois que les designers – même les plus doués, et qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes – portent en eux cette structure mentale qui pour eux va de soi. Ils parviennent néanmoins toujours à produire par distillation ce que cette imprégnation culturelle offre de plus positif. Leurs projets ne sont pratiquement jamais conçus pour briller sous les impitoyables feux de la rampe, pour provoquer un choc théâtral; ils s’adressent plutôt au regard inquisiteur de consommateurs individuels qui les examinent de près en se demandant s’ils en ont l’usage et s’ils sont conformes à leur style personnel.

 

© Bigla

BMSystem, design Andreas Bürki en 2005 pour Bigla. Un exemple de design suisse fonctionnel et discret.

 

On trouve souvent dans le design suisse un certain systématisme teinté d’une fine ironie, voire de subversion, ainsi que toutes sortes de déclinaisons de ce qui est considéré comme typique (comme par exemple les sacoches de la marque Freitag, du moins les premiers modèles).

La Suisse n’est plus le pays des machines à écrire Hermes Baby, des tourne-disques de qualité, ou des compas de précision. D’accord, elle produit encore des machines à coudre et des machines textiles, des escaliers roulants et des ascenseurs. De fait, le design s’intéresse rarement aux objets en rapport avec la survie (par exemple, les appareils de recherche utilisés en cas d’avalanche ou encore l’appareillage médical).

Le plus souvent, le terme de design évoque le luxe: un vélo encore mieux profilé, un foulard différent, une bibliothèque innovante, une lampe originale, ou un meuble de jardin particulièrement soigné. Il s’agit là d’objets d’un certain prix, mais également d’objets que l’on s’offre à soi-même.

 

© Louis Vuitton

Lampe de table Spiral Lamp, conçu par le studio de designers suisses Atelier Oï pour Louis Vuitton

 

Dans notre culture ultrasophistiquée, les designers sont souvent les promoteurs du luxe. Faut-il le leur reprocher? Certainement, mais il ne faudrait pas perdre de vue qu’un luxe vide de sens est obscène, car il berce d’illusions.

Le luxe que nous nous offrons à l’occasion en toute connaissance de cause nous rend plus attentif. En fait, voilà en quoi consiste souvent le design: il sert à nous rendre plus attentif. Et ce n’est qu’avec le temps que l’on découvre souvent que le design ne s’arrête pas à la notion de luxe, mais qu’il est bien du domaine de l’invention.

 

 



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