Deco

Elizabeth Leriche, tête chercheuse

03 Déc 2019

Après avoir travaillé pour le célèbre bureau de style Nelly Rodi, Elizabeth Leriche a fondé sa propre structure de conseil dans le textile et la déco. Consultante pour de nombreuses marques, elle fait également partie de l’Observatoire des tendances du salon Maison&Objet. Rencontre à l’occasion de l’ouverture du pop-up store qu’elle a conçu pour La Redoute au centre de Lausanne.

 

© Gabrielle Besenval/ Parution EC6/2019

Elisabeth Leriche

 

Vous travaillez depuis plus de 20 ans dans les domaines de la mode, du design, du textile et de l’habitat. Comment ces univers ont-ils évolué ?

Il y a aujourd’hui un engouement général autour de la décoration. Du coup, les consommateurs sont hyper informés, notamment grâce aux réseaux sociaux, ce qui oblige les entreprises à faire des produits de meilleure qualité et nous pousse nous, en tant que conseillers, à être plus pointus.

 

Pouvez-vous expliquer votre profession ?

Mon rôle est de donner des impulsions aux designers afin qu’ils puissent être créatifs. On travaille le style, les couleurs, les matières, c’est un travail d’équipe qui se fait avec presque deux ans d’avance, car fabriquer des meubles, ça prend du temps. En règle générale on n’invente rien, on renouvelle, tout en essayant de comprendre ce qui va plaire au consommateur. Mon rôle est de capter, puis de synthétiser et de choisir des thèmes. Aujourd’hui, je vois un retour du « craft », du fait main et je dois trouver des solutions pour que l’enseigne pour laquelle je travaille puisse s’adapter à cette tendance. Ce n’est pas facile d’accompagner des marques en leur garantissant des chiffres et des résultats. 

 

Comment faites-vous pour avoir toujours une longueur d’avance ?

Il faut être hyper informé. Je voyage beaucoup, je vois tout ce qui se passe dans les capitales, dans la mode, dans la nourriture, dans l’art contemporain. De toutes ces infos, je vais choisir ce qui m’inspire, un tableau, un dessin, puis l’analyser avec mon équipe et développer, par exemple, une gamme de couleurs ou une matière. La créativité passe par des petites choses émotionnelles qui vont toucher aussi le consommateur final. Avec mon équipe externe d’une dizaine de personnes dont des jeunes qui sortent des écoles d’art, nous sommes flexibles. Tous ont plusieurs clients, car je trouve important de croiser les disciplines afin que chacun apporte son expertise.

 

Pensez-vous que le style nordique qui dicte la tendance depuis plusieurs années est encore d’actualité ?

Oui, car c’est bien plus qu’une tendance, c’est un art de vivre qui fait toujours référence. Par la qualité de la vie scandinave d’une part et par un historique très important. Tous les grands designers danois des années 40 et 50 nous inspirent encore aujourd’hui. Du coup la tendance nordique est encore présente mais il faut la renouveler et pour La Redoute, j’ai inventé un thème : le Nord rencontre le Sud. Ainsi j’ai fait se croiser l’Afrique et la Scandinavie. C’est là que la créativité intervient pour inventer du nouveau. Mon rôle est de raconter des histoires et quand je crée des tendances, je ferme les yeux et j’essaie d’imaginer ce que j’aimerais sentir comme émotions. Quand je fais mes grandes scénographies pour Maison&Objet autour de thèmes comme le silence ou la préciosité, j’essaie toujours d’imaginer ce que le visiteur aimerait ressentir. Je travaille de manière très intuitive et instinctive.

 

Entre l’Afrique et la Scandinavie, aménagement du Pop-up store La Redoute à Lausanne

 

Aujourd’hui tout semble dématérialisé car les ventes se font sur internet, alors que vous parlez matières, odeurs et émotions. N’est-ce pas contradictoire ?

Oui, mais on fait quand même des pop-up stores et des boutiques, car malgré Internet les gens ont envie de toucher. A mon avis, plus on va vers une société qui se dématérialise, plus on a besoin de s’ancrer dans la matière. On le voit d’ailleurs dans cette grande tendance des matières brutes, les gens ont envie de mettre la main à la pâte, dans la terre. Il n’y a jamais eu autant de céramistes qu’aujourd’hui! Je l’explique par ce besoin de toucher, de s’ancrer, de remettre les pieds dans la terre.

 

Vous êtes consultante pour La Redoute Intérieurs et vous avez également créé l’aménagement du pop-up store à Lausanne. Qu’apportez-vous à l’enseigne ?

J’essaie de leur apporter de la singularité et un esprit différent de la concurrence, car je trouve que tout le monde fait la même chose. On n’a pas toujours les moyens de tout changer et de faire ce qu’on veut, mais nous traversons un trend global très intéressant de consommation locale et de proximité. Il y a une vraie prise de conscience à ce niveau. Les grandes enseignes reviennent au centre des villes avec des petites surfaces et proposent des articles traçables et de proximité. Nous avons encore beaucoup de travail et d’avenir pour faire des produits éco conçus et savoir comment utiliser les matériaux recyclés, ce qui n’est pas si simple dans le meuble.

 

Pop-up store à Lausanne

 

Pourquoi faire une boutique éphémère pour La Redoute?

C’est une manière de tester le marché avec l’intention d’ouvrir à terme de vrais magasins. Mais le concept de pop-up store va avec cette nouvelle manière de communiquer. Les jeunes sont friands d’événements et les pop-up stores sont quelque chose de très dynamique. Quand on fait une installation éphémère, on n’est pas dans les mêmes problématiques qu’une vraie boutique, il y a quelque chose de moins figé et de plus excitant car il faut profiter d’acheter les produits tout de suite, après ça n’existera plus.

 

Vous travaillez pour l’Observatoire des tendances de Maison &Objet, comment se portent les salons ? Sont-ils encore d’actualité ?

Il est clair que les salons doivent à leur tour sérieusement se réinventer. Pour cette raison, Maison &Objet vient de créer la plateforme en ligne MOM à travers laquelle les exposants peuvent publier leurs produits sur les réseaux sociaux, ce qui donne un relai et une visibilité toute l’année. Si le salon de Milan est devenu très florissant depuis plusieurs années, c’est parce que les gens ont besoin de synergies et de se retrouver en tribu, notamment ceux qui aiment la déco et le design. Et Milan a aussi un énorme pôle autour de la cuisine qui catalyse beaucoup de publics. Et il y a aussi le savoir-faire des italiens et l’effervesence autour de la découverte de nouveaux lieux dans la ville. Le OFF est aussi très riche en nouveaux talents. Mais les salons plus traditionnels doivent se renouveler.

 

Quels sont selon vous les axes stratégiques de ce nouveau millénaire ?

Je pense qu’il y a une vraie interrogation, notamment quand on se projette sur les nouvelles générations, les millennials dont on parle beaucoup et dont font partie mes collaborateurs. Ils ne pensent pas comme nous, ils savent déjà qu’ils devront s’adapter à plusieurs métiers et qu’ils ne posséderont pas forcément un appartement, vu les prix. Je travaille en ce moment pour une grande enseigne française autour d’une réflexion sur les nouveaux habitats, car aujourd’hui il n’y en a pas assez. Comment seront ces futures habitations ? probablement écologiques, modulables et bon marché vu qu’Amazon va créer des maisons à 60’000 Euros. Ce qui inquiète beaucoup les marques, c’est tout ce marché de l’immobilier.

 

 



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