Design

Dessiner le silence

08 Août 2017

Face à la tendance des espaces décloisonnés, les designers recréent des espaces d’intimité. À coups de lampes, de fauteuils et de panneaux acoustiques.

Le bruit nous envahit. Partout, tout le temps, au point qu’il devient une source de nuisance majeure. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Conseil fédéral a adopté une ordonnance pour l’assainissement phonique des routes. Selon le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication, on estime qu’en Suisse environ 80 personnes meurent chaque année d’un infarctus dû au bruit du trafic routier.

 

Le bruit, ennemi public n°1

 

Ne haussez pas les sourcils, le silence devient bel et bien un enjeu de société. C’est ainsi que tout récemment, d’après le magazine Télérama, les îles éoliennes Salina et Stromboli ont décidé de miser sur un « tourisme du silence », ceci afin d’assurer à leurs visiteurs le repos des oreilles et de l’esprit et de « préserver, notamment à travers les véhicules électriques, l’environnement acoustique ».

 

Dans un registre plus festif, notons que l’association genevoise Sonopack a lancé des Silent Party pour faire la fête et danser en toute quiétude.

 

Si vous préférez néanmoins faire l’autruche face à ce phénomène qui concerne directement notre bien-être immédiat, vous pouvez toujours vous réfugier dans le produit imaginé par le studio lausannois Banana Things : un coussin où enfoncer la tête et les mains, histoire d’oublier les tracasseries ambiantes le temps d’un repos temporaire. Dans le même ordre d’idées, et cela peut être une excellente manière de signaler à votre interlocuteur votre ras-le-bol ambiant, chapeautez-vous du casque en liège imaginé par le Belge Pierre-Emmanuel Vandeputte.

 

Keep Calm and Carry On

 

Au rayon design, le calme est le nouvel eldorado, la quête ultime de l’Homo numericus. Mathieu Lehanneur, designer de soft technologie, a imaginé dB, une boule de 20 cm de diamètre qui neutralise les nuisances de nos habitations en se déplaçant toute seule vers les sons agressifs. C’est le robot BB-8 du récent Star Wars, mais reconfiguré pour un usage préventif. Le pied ! Ou plutôt, les oreilles !

 

De son côté, le Lausannois Luciano Dell’Orefice a créé les Pincettes pour l’éditeur italien True Design ; des modules destinés à valoriser les rituels de pause. Ces sortes de grandes oreilles sur pied permettent de s’abstraire du bruit au lieu d’en subir les décibels. Pour Luceplan, Monica Armani a dessiné la lampe Silenzio qui n’a guère besoin d’explications.

 

Tous ces modérateurs phoniques ont peu ou prou la même fonction que les variateurs de lumière. Mais là où ces derniers permettent de tamiser une ambiance, les précédents viennent estomper des mots plus hauts que d’autres, des bruits indésirables situés en dehors de la zone tampon. Demain, ils seront un enjeu majeur de notre bien-être domestique et professionnel. Comme le soulignait l’écrivain William Hazlitt, « le silence est l’une des formes les plus perfectionnées de l’art de la conversation ». Et à une époque où nous semblons englués dans le chaos organisé de vies urbaines encombrées à tous points de vue, le « silent working » a de beaux jours devant lui.

 

 

 

  • Privacy Panels de Atelier Oï pour USM. ©USM

    Privacy Panels de Atelier Oï pour USM. ©USM

  • dB de Mathieu Lehanneur. ©Mathieu Lehanneur

    Dès qu’elle décèle le dépassement du niveau sonore acceptable dans une pièce, la boule dB de Mathieu Lehanneur se déplace pour émettre ce qu’on appelle un « bruit blanc ».

  • Ostrichpillow de Studio Banana. ©Studio Banana

    Pour une sieste express, faites l’autruche avec les coussins du studio Banana.

  • Pincette Shield de Luciano Dell’Orefice pour True Design. ©True Design

    Le Lausannois Luciano Dell’Orefice a imaginé des oreilles géantes (nommées Les Pincettes) comme protections acoustiques et visuelles.

  • Cork Helmet de Pierre-Emmanuel Vandeputte. © Miko/Miko Studio

    Pour ceux qui cherchent le silence sur un coup de tête, Pierre-Emmanuel Vandeputte a imaginé un casque amovible en liège pour se couper momentanément du monde.

  • Hexagon de Form Us With Love. ©Form Us With Love

    Les éléments Hexagon créés par les Danois Form Us With Love permettent d’estomper les sons d’une pièce.

  • Lampe Silenzio de Monica Armani pour Luceplan. ©Luceplan

    La lampe Silenzio de Monica Armani pour Luceplan adoucit les conversations lors d’un repas.

  • Silento d’Atelier Oï pour Ruckstuhl. ©Ruckstuhl

    Pour Ruckstuhl, Atelier Oï a dessiné des cartables volants baptisés Silento qui viennent couper les nuisances sonores d’une pièce.

  • Workbays des frères Bouroullec pour Vitra. ©Vitra

    Pour Vitra, les frères Bouroullec ont dessiné les Workbays, des parois isolantes recréant le mythique cubicule américain.

Boulot, boulot, boulot

 

Ils se nichent entre le marteau et l’enclume et ont comme slogan « Un luxe pour les oreilles ». Signés de la marque Ohropax, ces bouchons en mousse sont le rempart au bruit résiduel circulant dans les « open space ». Qui plus est, aujourd’hui, ces bouchons ont le bon goût de se décliner en plusieurs couleurs, signe d’une « funitude » consommée, et semblent correspondre à une aspiration de plus en plus recherchée dans l’univers du travail : le silence.

 

D’autant plus avec l’avènement des espaces ouverts, des bureaux multi-partagés, des communications instantanées qui ont pour corollaires – outre la perte d’intimité et le manque d’espace personnel – la gêne causée par les bruits intempestifs. Ça doit être pour cela que depuis quelques années maintenant les designers ont pris le problème à bras le corps. Ou à bras l’oreille dans ce cas précis.

 

Dès 2006, les frères Bouroullec ont remis au goût du jour pour Vitra le cubicule cher aux entreprises américaines. Le projet s’intitule Alcôve. Il s’agit d’un fauteuil surmonté d’une paroi venant briser les indiscrétions phoniques et visuelles, qu’on retrouve aujourd’hui jusque dans la moindre succursale Raiffeisen. « Un système de “ murs ” conçu comme un moyen de créer le confort d’une chambre à murs capitonnés dans une pièce pourtant ouverte sur l’extérieur… »

 

Cette création a entraîné une déferlante, dans le milieu du design, de fauteuils aux grandes oreilles, de canapés aux dossiers grimpants, de panneaux phono-absorbants. Dans leur cas précis, les Bouroullec parlent de « segmenter un lieu sans l’enfermer ». Et les projets à vocation simili monastique de faire florès dans leur sillage. Ainsi des Workbays, toujours pour Vitra, signés des mêmes frères bretons ou Kivo, du designer Alexander Lorenz pour Herman Miller, qui « transforme l’espace de travail en un quadrillage flexible, adaptable et évolutif ».

 

Citons aussi les alvéoles en pure laine de Hey-Sign ; Silento, un séparateur d’espace au look de cartable d’écolier, imaginé par Atelier Oï pour Ruckstuhl afin de redéfinir des frontières dans l’espace commun ; ou encore les récents panneaux Privacy Panel d’USM. Également nés dans l’atelier de La Neuveville, il s’agit ici d’« éléments modulables de séparation, d’organisation, de protection visuelle et d’insonorisation » dont la fonction première est de recréer des pièces sacrifiées en leur temps. On peut y voir la preuve d’un monde qui marche sur la tête, mais c’est la réalité d’une société en perpétuel mouvement, en constante mutation. Où l’humain ne peut que brandir des para-sons pour faire face à la « bruitisation » globale. Pour garder les yeux ouverts, protégeons donc nos oreilles !

 



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