Design

Le design scandinave, entre passé et devenir

10 Août 2017

Les pays scandinaves sont à nouveau en première ligne dans le monde de la décoration et du design. Une reconnaissance pour ces pays qui ont longtemps été moteurs de la modernité.

La délimitation géographique de courants de design est-elle encore pertinente aujourd’hui? Sans doute plus vraiment dans le sens où les approches et références des designers se recoupent et se rejoignent au-delà des frontières des pays et des styles. Mais force est de constater que, d’un point de vue historique, les courants créatifs coïncident souvent avec des zones géographiques.

Le design scandinave est ainsi intimement associé à la modernité, à une certaine vision du monde. Et il en a gardé les caractéristiques à travers les différentes périodes de son histoire.

 

Suspension PH Snowball de Poul Hennigsen. Chaise Séries 7 de Arne Jacobsen. Tissu Kaivo de Marimekko.

 

Pour en revenir aux origines, le terme de design scandinave est né dans les années cinquante. Lors de l’exposition Scandinavian Design for Living en 1951 à Londres, où pour la première fois des producteurs des pays nordiques unissaient leurs forces. Le terme design scandinave fut ensuite promu grâce à l’exposition Design in Scandinavia qui, de 1954 à 1957, sillonna le nord de l’Amérique, alors terre fertile du développement de la modernité. Mais les racines du design nordique remontent à bien plus longtemps.

 

La culture moderne, le début du XXe siècle

 

En Finlande, en Suède ou au Danemark, la modernité était inscrite dans les principaux processus créatifs depuis le début du XXe siècle. Si ces pays avaient des approches – et des politiques différentes – il n’en demeurait pas moins que leurs visions convergeaient et que la modernité constituait d’emblée une valeur placée au centre de leurs préoccupations. En Suède, le design moderne était un moyen d’établir une identité politique, sociale et culturelle. Pour le Danemark, la modernité devait s’inscrire dans la continuité. L’innovation et la tradition, la culture locale et le progrès ne devaient pas devenir des valeurs antinomiques mais rester des segments continus dans une histoire imperturbablement linéaire. Peut-être que c’est là le point de départ le plus intéressant et le plus significatif de l’histoire créative des pays du Nord.

La modernité scandinave se refusait d’être utopiste, théorique.

Elle préconisait une approche humaniste, inscrite dans le contexte et la continuité, très loin de la tabula rasa du Corbusier ou des avant-gardes dogmatiques européennes de cette époque. Des figures clés telles que Kaave Klint établirent les bases du modernisme danois en entreprenant la lourde tâche d’analyser – et de théoriser – le rapport entre production industrielle et culture artisanale, entre la standardisation en tant que processus et la mécanisation comme modèle productif. Dans le reste de la Scandinavie, les démarches étaient voisines. En Finlande, Alvar Aalto posait les bases d’un rationalisme «humain» et, en Suède, Bruno Mathsson dessinait architecture et meubles dans le pur souci de lier l’innovation aux langages du passé. Ces figures de la première moitié du siècle étaient souvent des architectes, et le design ne représentait pour eux que l’une des dimensions d’un nouveau cadre de vie moderne à naître.

 

A partir des années quarante, le Danemark allait offrir des contributions considérables au design moderne grâce à Hans Wegner, Borge Mogensen ou Finn Juhl. Forts de l’héritage légué par Klint et d’autres, ils entreprirent de matérialiser ce qui deviendra le modernisme danois. Hans Wegner – qui créa plus de 500 sièges – fut l’un des alchimistes qui réussit à faire fusionner l’artisanat, les valeurs traditionnelles et la modernité en parfaite harmonie. Ce rapport entre savoir-faire à petite échelle et modernité, Kaj Franck et Timo Sarpeneva le relayèrent en Finlande.

 

Et c’est après la Seconde Guerre mondiale que commencèrent à émerger les grandes figures comme Arne Jacobsen. L’environnement créé par les artisans de la modernité des années trente et quarante avait favorisé l’émergence de ceux qui allaient emporter le design et le mouvement moderne vers une autre ère. Arne Jacobsen, architecte avant tout, donna une stature internationale au design danois en le plaçant dans le champ de l’architecture plutôt que dans celui des arts appliqués. L’objet – tout comme l’espace – devait être le résultat du rapport entre la fonction et la rationalité du processus de fabrication.

 

Une approche en somme identique à celle prônée par les fonctionnalistes à travers la formule: «La forme suit la fonction.» Poul Kjaerholm, quelques années plus tard, dessinera lui aussi des chefs d’oeuvre, inscrits dans le même registre rationaliste et sensuel.

 

© Alvar Alto Fundation

Alvar Alto et son fauteuil Paimo édité par Artek

 

Action et réaction, les années soixante

 

A partir des années soixante, l’image de la modernité commence à changer. Au niveau international, le mouvement fait la promotion de l’innovation et de la rupture. La technologie, les nouvelles matières et des nouveaux modes de vie s’avèrent – peut-être paradoxalement – en porte-à-faux avec le design scandinave rationaliste.

 

Si les figures de Verner Panton et plus tard d’Eero Aarnio restent fortement associées à cette époque, c’est parce qu’ils étaient en rupture avec le design ancré dans le savoir-faire artisanal, la culture de la simplicité scandinave du moment. Les références étaient à la culture pop, au monde en révolution, et les regards des designers étaient tournés vers les Etats-Unis. Le design était illustré par des atmosphères psychédéliques.

Mais cette mouvance n’était qu’une pointe dans un contexte global qui restait plutôt soucieux de conserver ses repères.

Et ce fut la dernière grande vague avant le grand calme, qui dura presque deux décennies, du milieu des années septante jusqu’à la fin des années quatre-vingt. A partir de cette époque, la modernité elle-même entre en crise. La vision utopiste optimiste d’une société prospère vivant en harmonie était grippée. Les pays scandinaves, eux, traversent une double crise. Celle de la relève d’abord, l’héritage des grands maîtres étant lourd à porter. Ces modèles parfaits ayant dessiné des icônes et bâti la modernité ne laissent aux jeunes que le choix du mimétisme ou de la rupture. Avec, dans cette hypothèse, le risque de l’exclusion comme prix à payer pour se sentir en phase avec l’esprit du temps.

 

L’époque est à la remise en question. La rupture n’est pas qu’un problème générationnel, c’est une déchirure idéologique. Il faut attendre la fin du postmodernisme et la dilution dans l’histoire de l’influence des figures imposantes des années quarante et cinquante pour avancer.

 

Le fauteuil Ball Chair de Eero Aarnio et le Varna Palace de Verner Panton

 

Aujourd’hui scandinave, mais pas seulement…

 

La jeune génération, contrairement à ses aînés, ne cherche pas la continuité, encore moins l’affiliation. Nous sommes dans le monde contemporain. La vision moderniste progressiste de la société basée sur l’innovation est remplacée par une vision transversale et systémique. Les jeunes créateurs s’enhardissent par des démarches éclectiques, en mixant des systèmes productifs complexes. Ils bousculent les codes et les frontières entre les différents domaines.

 

Le design scandinave créé par et autour d’architectes comme Arne Jacobsen ou Bruno Mathsson, ou d’artisans comme Kaj Franck, n’a rien à voir avec celui d’aujourd’hui qui flirte  avec le décoratif, l’art contemporain ou la haute technologie. La Danoise Louise Campbell joue des codes décoratifs avec des procédés hightech. Monica Förster, la Suédoise, manie aussi bien l’humour décalé que les lignes classiques contemporaines. Le collectif Front Design se positionne entre art contemporain et design.

 

Dans ce monde globalisé, entre l’influence hollandaise d’une part et les éditeurs italiens – qui ont instauré des sortes de paradigmes du mode de fonctionnement du marché du design – d’autre part, ces jeunes designers dynamiques et créatifs ont désormais une place taillée pour eux. Parallèlement de nouvelles entreprises (Ferm Living, Hay, Muuto, House Doctor…) conçoivent des objets qui renvoient à un monde cosmopolite heureux.

 

Le nouveau design scandinave est sexy et ludique, il suscite un engouement réel. La jeune génération remet ainsi au goût du jour le terme design scandinave. Même si le design qu’elle invente ne se veut pas et ne s’inscrit pas dans la continuité de leurs aînés, il poursuit pourtant en quelque sorte leur travail: celui de s’accorder avec un monde en mouvement.

 

Comme quoi une terre fertile donne toujours de beaux fruits!

 

Le collectif suédois Front design et quelques objets dessinés pour la marque hollandaise Moooi

Le collectif suédois Front design et quelques objets dessinés pour la marque hollandaise Moooi

 



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