Design

La copie en ligne de mire

16 Août 2017

Revers de l’engouement pour le design, la contrefaçon se développe à grande vitesse. Mais gare aux tentations que suscitent les copies bon marché! Elles ne sont pas sans conséquences économiques, morales et juridiques.

La bonne affaire! Quelques minutes sur google suffisent pour dénicher une Egg Chair à moins de 850 francs, alors que la version officielle de Fritz Hansen dépasse souvent les 5000 francs. La copie du fameux fauteuil est à commander directement sur Internet et pour toute question, veuillez appeler un numéro de téléphone européen, s’il vous plait!

 

Bon marché et accessible, la copie constitue depuis le début des années nonante un phénomène de masse. Et elle prend de l’ampleur. Grâce au déploiement d’Internet qui facilite la diffusion des faux. Mais aussi à cause des pratiques contestables des fabricants, chinois principalement, mais aussi parfois européens.

 

A l’origine de cette surproduction de contrefaçons? La demande bien sûr. Le design, longtemps resté une passion d’initiés (souvent aisés, doit-on reconnaître), séduit aujourd’hui un public beaucoup large qui veut un intérieur «branché» sans en avoir les moyens financiers. Les objets les plus remarquables du design sont ainsi passés du nom propre au nom commun. Les Panton, les Mister Ghost, les Egg, les Diamond… ont succédé au XXe siècle aux meubles bergère, club, Voltaire ou Louis XIV. Comme le mobilier que commandaient jadis les rois de France et Napoléon, les créations modernes et contemporaines sont devenues des modèles qui s’imitent pour répondre au niveau de fortune de chaque propriétaire. Elles se sont transformées en canons de référence que l’on reproduit à partir du moment où elles sont reconnues de bon goût et d’intérêt par les stylistes, les magazines en vogue et le public. Si bien que de l’avis de certains, un objet acquiert une forme de reconnaissance ultime lorsqu’il est copié. Peut-être… Mais gare au revers de la médaille!

 

Le Bombo stool dessiné par Stefano Giovannoni pour Magis en 1997 et la chaise Series 7, dessinée par Arne Jacobsen en 1955 pour Fritz Hansen figurent parmi les meubles les plus copiés du monde.

 

Un scandale économique

 

De retour à la réalité économique des entreprises, la copie est une véritable menace pour la survie des éditeurs. En 1977, le designer allemand Rido Busse attirait déjà l’attention sur les dangers de cette pratique lorsqu’il créa un prix du déshonneur –le Plagiarius– qui dénonce encore aujourd’hui les auteurs de plagiats.

 

Scandaleuse, la copie choque lorsqu’elle se fait passer pour l’original et se fait payer en conséquence. Mais elle est aussi nuisible lorsqu’elle reconnaît son statut de copie car elle pille les dessins d’un éditeur. En effet, de six mois à trois ans sont nécessaires pour concevoir une pièce de mobilier depuis les premiers dessins jusqu’à l’élaboration du système de production final, ce qui conduit une entreprise comme Zanotta par exemple à investir 3% de son chiffre d’affaires dans la recherche et le développement.

 

S’ajoutent ensuite les frais de promotion des dernières collections et les investissements réguliers destinés à les perfectionner. Sans oublier la couverture financière des pertes engendrées par l’échec commercial potentiel d’une nouveauté. Or la copie détruit la possibilité d’avoir un retour sur investissement sur les innovations. Elle vole également les royalties des designers et des héritiers des designers qui -il faut le rappeler- utilisent bien souvent cet argent pour faire vivre un patrimoine culturel. La Fondation Le Corbusier, par exemple, ne vit quasiment que des droits d’auteur perçus sur les meubles et de ses droits de reproduction photo.

 

© Olivier Martin-Gambier 2005, FLC/ADAGP

Appartement de Le Corbusier à Paris avec fauteuils de l’architecte

 

Autre danger entraîné par la copie: la mise à mal du système de production de nombreuses entreprises, en particulier européennes. Preuve de leur sérieux, les fabricants officiels offrent un service après-vente et une garantie allant jusqu’à 20 ans. En cas de problème, les contrefacteurs eux demeurent injoignables, s’ils n’ont pas disparu! Un silence qui en dit long sur la qualité de leurs produits et laisse peser des soupçons sur l’origine de leurs usines et les conditions de travail de leurs ouvriers. «Le démantèlement de différents réseaux de contrefaçons a d’ailleurs montré que l’argent des copies profitait au crime organisé» confirme Maître Guillaume Fournier, spécialisé dans le droit de la propriété intellectuelle en Suisse.

 

Les armes juridiques

 

Le problème ne vient pas, ou peu, du dispositif légal mais de l’intérêt des juges à faire appliquer ces droits et à fermer des usines. «La plupart des pays, y compris la Chine, disposent d’un cadre juridique strict concernant la contrefaçon. Mais pour qu’une nation lutte efficacement contre la copie, il faut qu’elle ait intérêt à le faire et dispose elle-même de savoirs à protéger» reconnaît Maître Guillaume Fournier.

 

Pour la Justice, ce qui relève de la copie exclut les objets qui sont simplement inspirés par d’autres créations. Il faut que le juge reconnaisse les éléments essentiels d’un produit dans un autre et que cela le persuade qu’il est effectivement possible de confondre le faux et l’original. Il s’avère également impératif que la copie enfreigne des lois existantes.

 

Aperçu du dispositif légal: Outre la Loi sur la concurrence déloyale, le Droit du design s’attache à l’apparence extérieure du produit (lignes, surfaces, proportions, matériaux, couleurs…) et s’applique sur les nouvelles créations pendant maximum 25 ans. Le Droit des marques est relatif à tous les produits que le public associe directement à l’image d’une marque et sa durée s’avère renouvelable indéfiniment. Enfin, le Droit d’auteur s’applique pendant 70 ans après la mort du créateur. Cependant, il ne concerne que certains objets physiques considérés comme des oeuvres de l’esprit à caractère individuel (telles que les créations de Le Corbusier ou des Eames). De plus, il n’est pas reconnu pour les oeuvres des arts appliqués dans certains pays (comme c’était le cas en Italie jusqu’à récemment) et sa durée peut varier (25 ans au Royaume Uni).

 

La douane suisse protège le droit d’auteur. Ici destruction de contrefaçons Le Corbusier

 

Les pièces authentiques

 

Vendre une copie est illégal en Suisse et peut entraîner la condamnation du marchand à 1 an de prison ferme et 1 million de francs d’amende. Importer une contrefaçon – suite à un achat sur internet par exemple – est illégal même si détenir une copie à usage privé n’est pas condamnable. Posséder un faux n’a aucune valeur marchande tangible alors qu’un produit authentique possède une cote, même après plusieurs années. Voilà encore de bonnes raisons d’opter pour un original.

 

Mais encore faut- il savoir comment distinguer le vrai du faux! Car la différence est souvent bien subtile, impalpable pour les non-initiés. Pour distinguer le vrai du faux, le plus simple est souvent de vérifier que le logo de la marque officielle est bien gravé sur l’objet. Certains fabricants ajoutent également un numéro de série qui permet de vérifier auprès de la société qu’il s’agit bien d’une pièce légale.

 

Mais ces éléments de contrôle n’ont pas toujours été présents sur les meubles anciens si bien que les arnaques au «faux vintage» sont fréquentes. Authentifier une pièce historique peut ainsi s’avérer très difficile. En effet, un même modèle n’a pas toujours été produit de la même façon selon les usines et les époques, comme on le voit chez Knoll par exemple. Et puis certaines pièces ne possèdent pas toujours de détails significatifs tels que des systèmes de fixation. Elles sont alors d’autant plus faciles à copier. Tel est le cas par exemple des tables Mangiarotti, qui sont entièrement en marbre. On a pu voir en Italie des champs entiers de copies qui prenaient la pluie pour être artificiellement vieillies.

 

Pour éviter les arnaques au «faux vintage», le mieux est donc de s’adresser à un marchand inscrit au Registre du commerce et apte à fournir des certificats d’authenticité. Enfin, un prix bas et en-dessous du marché est généralement très mauvais signe. En matière de design, les miracles n’existent pas !

 

 



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