Tout voir à la Biennale de Venise tient de l’impossible. Le visiteur à peine immergé dans la ville est saisi par les oeuvres, souvent monumentales, qui sautent aux yeux dans une démesure concurrentielle. Lorenzo Quinn détient sans doute le trophée 2017 dans la course à la photogénie. « Soutien », deux mains tentaculaires de 9 mètres de haut, pesant chacune 2500 kg, jaillissent de l’eau du Grand Canal pour soutenir un mur. L’oeuvre vise à sensibiliser aux risques du réchauffement climatique qui menace la Cité des Doges.

© Lorenzo Quinn "Soutien"

Dans les pavillons nationaux, la tendance au surdimensionné s’impose aussi. L’artiste argentine Claudia Fontes envahit l’espace avec « The Horse Problem », un gigantesque cheval de marbre fougueux en interaction avec une jeune fille fragile, tout aussi de pierre. Devant le pavillon autrichien, Erwin Wurm érige à la verticale un vertigineux camion que l’on peut gravir. Sans ces projets pharaoniques, la Biennale de Venise ne serait plus tout à fait la même. Pourtant, l’événement s’apprécie aussi au-delà du sensationnel.

À l’Arsenale

L’itinéraire possible d’un amateur d’art pourrait ainsi commencer à l’Arsenale. Sa longue et passionnante traversée suppose une disponibilité d’esprit et une certaine endurance physique. Christine Macel, conservateur en chef au Musée national d’art moderne (MNAM) du Centre Pompidou et commissaire de la 57e édition de la Biennale, a eu l’idée de regrouper les quelque 300 oeuvres présentées dans des « trans-pavillons » thématiques (Pavillon des joies et des peurs, du commun, de la terre, des traditions, des shamans, dionysiaque, des couleurs, du temps et de l’infini, des artistes et des livres). Ces regroupements d’oeuvres peuvent sembler un peu artificiels mais sont précieux pour rythmer le long continuum des travaux.

Le Pavillon des traditions

Le Pavillon des traditions est l’un des plus réussis quant à l’accord entre les oeuvres et la thématique. Les dessins épurés de l’artiste inuit Kananginak Pootoogook (1951-2010) donnent à voir, dans un vocabulaire plastique un peu naïf, des scènes de la vie quotidienne telles que la chasse à la baleine ou le dépeçage des morses. Gabriel Orozco (1962), célèbre pour sa sculpture Citroen DS réduite d’un tiers dans sa longueur, nous emporte dans une nouvelle réflexion sur la nature des objets. Avec « Visible Labor », un dispositif déjà réalisé au Japon en 2015 dans une différente version, l’artiste ironise sur le déclin de la société industrielle. Une série de poutres monumentales, alignées au sol et assemblées selon une tradition japonaise, contraste avec des objets ordinaires miniatures auxquels elles servent de socle. Pastilles de jeu de Go, petits bouddhas ou Ferrari rouge semblent circuler sur les poutres d’une culture à une autre.
L’artiste suisse Julian Charrière (1987) propose « Future Fossil Spaces », une oeuvre caméléon qui, bien qu’oppressante, épouse à merveille l’espace de l’Arsenale. L’élégant vestige apparaît comme un témoin de l’Anthropocène et des conséquences des entreprises humaines sur la terre. « Stranded Assets » de l’Américain Sam Lewitt (1981) est une oeuvre « in situ » qui met en scène une série de lampes prélevées dans la centrale thermoélectrique Giuseppe Volpi, aujourd’hui désaffectée. Située dans le port industriel de Marghera, en face de Venise, elle était le gros producteur d’électricité de la ville, de la région et donc de l’Arsenale. Les objets, dont la structure métallique rappelle la forme d’un livre ouvert, avec des parties en verre manufacturées à Murano, forment ainsi une mémoire du patrimoine culturel local.

Le Pavillon du temps et de l’infini

Le Pavillon du temps et de l’infini est lui aussi particulièrement cohérent et s’ouvre sur une sorte de sas lunaire produit par Edith Dekyndt (1960). L’artiste belge s’intéresse notamment aux processus scientifiques et à la transformation des matériaux. « One Thousand and one Night », un tapis de poussière, récoltée dans l’Arsenale, est placé sous un faisceau lumineux qui épouse sa forme.  Lorsque l’axe de la lampe bouge, une personne réajuste la surface poussiéreuse avec un balai, créant un bel effet de matérialisation de la lumière. L’espace est semi-clôturé par « Slow Object 008 », un grand rideau de lin recouvert de feuilles d’argent. Dans un espace attenant, l’univers miniaturisé de Liliana Porter (1941) se déploie sur des plateaux blancs. Une multitude d’objets ordinaires forment des décors dans lesquels de minuscules figurines évoluent. Une tasse en porcelaine finement ornée et brisée devient une barricade, une traînée de pigment rouge évoque le sang, alors qu’un grand morceau de tulle azur simule l’immensité du ciel. Le rêve et la violence s’entremêlent dans ces récits oniriques portés par des renversements d’échelle poétiques.

Arsenale - Man with Axe 2017, Liliana Porter

Le Pavillon géorgien

Quelques pavillons nationaux sont présentés tout au bout de l’Arsenale et réservent de très belles surprises. Pour réaliser « Living Dog Among Dead Lions » dans le Pavillon de la Géorgie, Vajiko Chachkhiani (1985) a reconstitué une maison de campagne qu’il avait trouvée lors de repérages. L’oeuvre au titre étrange, tiré du Livre de l’Ecclésiaste, montre cet habitat abandonné. À travers les vitres, on peut voir les éléments familiers restés en place, mais détrempés par une pluie incessante inondant l’intérieur qui va ainsi changer sous l’effet de l’eau. Les objets vont se détériorer, se recouvrir de mousse, alors que l’extérieur restera le même. Comme une personne qui n’est plus tout à fait la même après un traumatisme, malgré les apparences. L’artiste, pour contrer la mélancolie de la pluie, a judicieusement choisi d’éclairer l’ensemble avec un éclairage jaune « positif ».

Vajiko Chachkhiani. Living Dog Among Dead Lions. Pavillon Georgien

Le Pavillon néo-zélandais

Le Pavillon de la Nouvelle-Zélande, investi par Lisa Reihana (1964), montre sur une longue surface panoramique un film présenté comme un papier peint animé. L’oeuvre s’inspire d’une tapisserie au titre évocateur, créée en 1804, « Les Sauvages de la Mer Pacifique ». L’artiste reprend l’iconographie quasi didactique de l’objet illustré qui donnait suite aux voyages dans le Pacifique des explorateurs français La Pérouse et Bougainville accompagnés du capitaine Cook. Deux cents ans après, Reihana anime le papier peint grâce à des procédés digitaux en reconsidérant le scénario.

in-Pursuit-of-Venus-infected-2015-17-STILL-08

Le Pavillon italien

Le Pavillon italien, qui accueille un impressionnant dispositif de Roberto Cuoghi (1973), clôt le parcours de l’Arsenale. L’artiste qui avait occupé tous les étages du Centre d’art contemporain de Genève l’hiver dernier, présente des corps de Christ moulés, exposés à un processus de moisissure sous des tentes plastifiées dignes d’éléments de science-fiction.

Aux Giardini, le Pavillon suisse

Arrivés aux Giardini, si l’on emprunte l’allée à droite de l’entrée, le premier pavillon que l’on rencontre est celui de la Suisse. Construit en 1952 par Bruno Giacometti, le frère d’Alberto, il présente une exposition autour de la figure du célèbre sculpteur. En pleine période de commémorations liées au cinquantenaire de la mort de Giacometti, le choix de Philipp Kaiser, commissaire invité par Pro Helvetia pourrait paraître convenu, voire sujet à caution. De son vivant Giacometti, réticent aux rouages huilés du monde de l’art, avait toujours refusé de jouer le jeu des représentations nationales. Pourtant, l’exposition plutôt convaincante questionne finalement les notions d’identité et les contextes de politique culturelle des États nations.
Dans un premier espace sont montrées des sculptures de Carol Bove (1971), une artiste américaine née à Genève. On peine à faire d’emblée le lien avec Giacometti, mais l’équilibre des matières et des couleurs est intéressant. Dans le second, Teresa Hubbard (1965) et Alexander Birchler (1962) ont recours au documentaire et présentent un beau film sur la figure de Flora Mayo. L’artiste américaine inconnue avait vécu une histoire d’amour avec Alberto Giacometti à Paris et développé durant six ans une oeuvre sculpturale. Forcée de revenir en Amérique suite aux déboires financiers de sa famille, elle avait terminé sa vie modestement, élevant seule son fils et survivant grâce à des petits boulots. Le duo Hubbard-Birchler réinvente la vie de cette femme presque ordinaire grâce à des images documentaires assemblées et en donnant la parole à son fils. Celui-ci livre un témoignage bouleversant sur celle dont il a longtemps ignoré les passions qui l’avaient animée à Paris.

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Le Pavillon français

Autres présences helvétiques aux Giardini, celles de Lionel Bovier, directeur du Mamco, et de l’artiste suisso-américain Christian Marclay, commissaire du Pavillon français transformé par Xavier Veilhan (1963) en un dispositif musical collaboratif. Pendant toute la durée de la Biennale des musiciens professionnels du monde entier interviendront. L’installation jouera sur les volumes et les décors de l’espace en s’inspirant de l’univers du « studio » qui désigne à la fois le studio d’enregistrement et le studio de l’artiste.

Viva Art Viva, 57ème Biennale de Venise
Venise 
Du 13 mai au 26 novembre 2017

Art / 21 Juin 2017

Texte: josiane Guilloud-Cavat

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