S’il y a un architecte américain sur le haut de la pile pour le prochain Prix Pritzker, c’est bien lui. Né en 1947, Steven Holl a fait ses études à l’Université de Washington et à l’Architectural Association de Londres. Il a créé son agence à New York en 1976. Lauréat de la médaille Alvar Aalto en 1998 et du Praemium Imperiale en 2014, il est surtout connu pour ses grandes réalisations. Par exemple, le Kiasma Museum of Contemporary Art à Helsinki en Finlande ou plus récemment la Cité de l’Océan et du Surf à Biarritz, en collaboration avec Solange Fabião. Mais l’architecte est aussi l’auteur d’un certain nombre de maisons individuelles. Relativement rares dans sa carrière, ces maisons sont toujours inattendues, emplies des pensées de l’architecte sur la forme et la lumière. En effet, Steven Holl se différencie de la majorité de ses confrères actuels de par son attachement au dessin, et en particulie à ses aquarelles, qui en disent long sur la subtilité de sa perception.

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Aux États-Unis, Steven Holl termine les agrandissements du John F. Kennedy Center for the Performing Arts prévu pour 2018 à Washington DC, et du Museum of Fine Arts à Houston au Texas dont l’achèvement est annoncé pour 2019. Mais il vient aussi de construire, en 2016, trois maisons dans l’État de New York, dont la toute récente Ex of In House à Rhinebeck. Érigée dans une forêt, cette curieuse construction représente à elle seule la volonté de rompre avec les stéréotypes de l’architecture résidentielle, de donner la priorité à la perception de l’espace et à la lumière, plutôt qu’à des fonctions précises.

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Cette maison d’invités d’une superficie de seulement 85 m2 est située dans un site boisé de 11 hectares, près de la rivière Hudson, à 165 kilomètres au nord de Manhattan. Le site même de la maison a fait l’objet d’une intervention minimale, soit juste la place utile pour insérer cet objet inattendu sur une surface revêtue uniquement de gravier. La structure en bois fait appel à du verre recyclé et à de très minces panneaux photovoltaïques (SoloPower). « La maison Ex of In House est une expérience qui porte sur l’énergie qui vient de l’intérieur et aussi de l’écologie du lieu. C’est le fruit d’un questionnement sur le langage architectural et sur la pratique de ce métier sur le plan commercial », explique Steven Holl. 
S’opposant aux maisons de campagne qui ont tendance à s’étendre, même dans des sites sensibles, il affirme que l’Ex of In House est une oeuvre de « compression et de vides intérieurs ». Surgie d’une combinaison de formes sphériques et de trapèzes tridimensionnels, la maison se veut complètement inattendue, et elle l’est. Les incursions sphériques dans la forme, qui est par ailleurs rectiligne mais asymétrique, offrent l’opportunité de créer des fenêtres surprenantes. Ces dernières procurent aux occupants une sensation forte de proximité avec la forêt, quand elles ne s’ouvrent pas carrément vers le ciel. Profitant de ce qu’il appelle un « chevauchement spatial dynamique », l’architecte place la cuisine au centre de la maison et les espaces voués aux chambres ne sont pas prédéfinis. Le mobilier reste spartiate, en harmonie avec les surfaces brutes de la maison. Les luminaires, tous dessinés par l’architecte, ont été réalisés à l’aide d’une imprimante 3D et façonnés en bioplastique à base d’amidon. Les formes sphériques de la maison ont été créées par des artisans à partir de fines couches de bois. Les cadres de la porte et des fenêtres sont en acajou massif et les murs en contreplaqué de bouleau.
Du point de vue écologique, le bois de construction est de source locale et le chauffage de la maison est assuré par une pompe à chaleur géothermique. Le bois naturel huilé et l’utilisation de contreplaqué à l’intérieur font partie d’une matérialité de type Arte povera et d’une économie de moyens « wabi-sabi », selon l’architecte. La conception japonaise du « wabi-sabi » est liée au bouddhisme zen. « Wabi » signifiant solitude, simplicité, nature, tristesse et dissymétrie ou imperfection, alors que « sabi » évoque la patine du temps. Dans cet état d’esprit par rapport à la matérialité et la forme, le « wabisabi » prône des formes qui laissent au spectateur ou à l’habitant le soin de remplir lui-même l’espace de son regard, et d’imaginer l’utilisation qu’il veut en faire. La maison Ex of In House porte non seulement en elle une idée formelle de l’espace qui est à contre-courant, mais elle cherche également, dans un espace réduit, à ouvrir les horizons plutôt qu’à les circonscrire.

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Steven Holl se différencie aussi de la majorité des architectes par ses références fréquentes à l’art et à la philosophie. En 2012, il expliquait que l’ouvrage d’Henri Bergson Matière et mémoire, écrit en 1939, était l’une des clés de sa pensée architecturale. « Bergson évoque la dimension de l’expérience comme étant la plus profonde et la plus importante », rappelle Steven Holl. Bergson a écrit : « Rétablissons au contraire le caractère véritable de la perception ; montrons, dans la perception pure, un système d’actions naissantes qui plonge dans le réel par ses racines profondes : cette perception se distinguera radicalement du souvenir ; la réalité des choses ne sera plus construite ou reconstruite, mais touchée, pénétrée, vécue ; et le problème pendant entre le réalisme et l’idéalisme, au lieu de se perpétuer dans des discussions métaphysiques, devra être tranché par l’intuition. » L’Ex of In House est une structure intuitive, basée sur la géométrie, et part du principe que l’expérience est plus importante que l’idée préconçue ou le stéréotype.

Architecture / 27 Avril 2017

Texte: Philip Jodidio

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